Noblesse oblige

Votre Amibe
« Vous n’avez à vous occuper de rien : nous faisons tout pour vous. » Tel est, décliné à l’envi, le discours du commercial qui frappe à votre porte. Celui-ci se présente comme votre serviteur et vous assoit sur un trône de majesté.
Publié le: 14 juin 2007
Modifié le: 21 novembre 2013

Le plus souvent chargé d’une commission unique et bien spécifique, il m’arrive de traverser ce temple de la consommation où se sont passées tant d’après-midi de mon enfance. Il n’y avait là, il y a cinquante ans encore, que prés et cultures traversées par un de ces ruisseaux tranquilles qui sillonnent nos campagnes, sans doute bordé de pensifs saules têtards, ainsi que quelques vignes sur le coteau. Depuis que l’autoroute a déroulé ses bandes de bitume jusqu’aux abords de la ville qui s’étend, le bloc de tôles et de béton d’un gigantesque supermarché s’est implanté là, entouré des ses indispensables commerces satellites alignés le long d’une galerie surchauffée qui y mène, ainsi que de vastes parkings. Une foule frénétique dont il est impossible d’imaginer la provenance s’y presse quotidiennement, citoyens d’un monde autre que la paisible et quasi-villageoise banlieue qui jouxte le titanesque complexe commercial.

Enfant, j’habitais un de ces immeubles-blocs de douze étages à appartements qui ont été implantés durant les années folles, comme d’immenses paquebots en mouillage dans le marécage situé en amont. Quelques bois humides abandonnés, recelant de secrètes mares sauvages mais aussi quelques potagers anarchiques exploités par des riverains bordaient les pelouses bien tondues (interdiction d’y jouer), les haies bien taillées, les sentiers bien tracés et encailloutés de rouge, les parkings spacieux et les murets bien propres de ce fastueux complexe résidentiel. Car il n’y avait là rien de comparable aux sordides banlieues de HLM à la française : seuls des « gens bien » (comme nous) y habitaient, de la gentille moyenne bourgeoisie telle que le milieu du vingtième siècle en a tant sécrétée - ou attirée - dans notre tranquille capitale d’administrations et de services. D’ailleurs, notre « bloc » s’intitulait « Versailles 3 » et son hall d’entrée marbré était orné d’une représentation du célèbre château, peinte en ce qu’il convient d’appeler d’artistiques taches de couleur laissées couler sur une plaque de ce métal brillant que seules les décennies de la conquête spatiale pouvaient trouver esthétique. Par la suite, l’entrée toute en verre, en brillance et en reflets - également surchauffée, mendiants et colporteurs interdits - fut agrémentée d’un banc néo-classico-baroque en fausse pierre de France.

Mais revenons à une de mes récentes incursions dans la toute proche cathédrale de l’achat, qui me ramena vers les odeurs et les ambiances qui fascinèrent mon enfance, et provoquent maintenant chez moi un profond dégoût mêlé de vertige : cette musique tonitruante, ces annonces de réclames, cette lumière criarde, ces couleurs qui capturent le regard, cette foule houleuse et hypnotisée, le trafic des caddies, l’atmosphère étouffante… Je fus époustouflé de constater qu’une importante portion du magasin avait été consacrée aux marchandises destinées aux enfants en bas âge. Le lieu avait été clôturé, ceinturé d’un rempart de contre-plaqué couleur rose soutenu, troué d’alcôves présentant diverses grenouillères ou autres ensembles en pilou. Une entrée cochère y donnait accès, surmontée d’une inscription du genre « baby world » (je ne suis plus sûr - si j’ai du courage, j’irai vérifier), mais ce qui me frappa le plus, c’est le dessin qui accompagnait ces mots : une couronne royale.

Enfant-roi, client-roi

On a tant rabâché le thème de l’enfant-roi ou plutôt la complainte à son propos des parents, des enseignants (s’en rejetant mutuellement la faute) et des vieillards (« de mon temps… »). Mais là, le célèbre mot composé me parut prendre tout son sens : l’enfant avait été sacré roi pour faire acheter.

J’ai rencontré récemment une jeune mère, institutrice, consommatrice modèle et adepte fervente de la waltdisnéïsation de la vie (bref, quelqu’un de profondément « normal »), se réjouir le regard plein d’étoiles (celles que l’on voit sur certains drapeaux - le pentagramme magique de la puissance) que sa fille d’un an et demi était actuellement - avec son actif concours - « dans sa période princesse ». Et la gamine de se tortiller avec une gêne mêlée d’hébétude, l’air de dire : « Maman, tu ne piges décidément rien… », sans pouvoir réellement le dire. Pleine d’ingénuité, la jeune enseignante mettait tout son talent plastique de recopiage et de coloriage (sans dépasser) à saturer l’univers de sa princesse d’icônes de la Belle au bois dormant, Blanche-neige et toute la kyrielle (-ison- pitié, Seigneur !) des héroïnes récupérées et reformatées pour notre édification par le bienveillant Oncle Walt. Nous aimons à ce que nos enfants endossent le personnage du monarque de dessin animé. Occasion en or pour dévaliser les magasins de toutes leurs panoplies marquées de ces innombrables déclinaisons de l’effigie princière. (J’ai encore récemment vu l’inscription « Princess » orner simultanément, en deux couleurs différentes, les T-shirts de deux gamines juxtaposées.) Occasion peut-être aussi de se payer la satisfaction d’avoir mis au monde une majesté, un glorieux petit Jésus (celui de la crèche, le « roi du monde » que louent les anges et devant lequel s’inclinent les rois de la terre) et de lui offrir ce qu’il y a de meilleur. Occasion de repousser aux tréfonds de notre conscience quelque lancinant sentiment de médiocrité ? Voilà pour la rémunération (ou la consolation ?).

C’est que le roi est l’archétype du personnage qui dépense sans compter. Il dilapide, c’est bien connu, le produit (racketté par l’impôt) du pénible labeur de ses sujets, en fêtes fastueuses, ouvrages et décorum somptueux, campagnes militaires destructrices et entretien d’une cour vaine et dispendieuse. Si le prince dissipe ainsi dans un feu d’artifice d’ostentation les énergies de son royaume, c’est bel et bien pour marquer - et maintenir - son rang, pour « en imposer », pour faire démonstration de sa prétendue puissance et susciter par là la soumission de tous. Si le roi domine, c’est qu’il est dépositaire, dans les consciences, du monopole du pouvoir. Et il est craintivement respecté en tant que tel dans la mesure où il peut en donner le spectacle, en faire une « démonstration ». Vraisemblablement comme souvent dans le monde animal, la dominance est tributaire de la capacité à mettre en scène l’exercice de la puissance, et non pas tellement en la possession effective de celle-ci. Or cette mise en scène est coûteuse, surtout si elle doit être continuellement réitérée, sans doute de surcroît avec une force croissante pour continuer à être convaincante.

Or l’enfant est l’être de la puis-sance. Il est en pleine exploration de ce que peut l’existence. Combien de récréations n’avons-nous pas passées, à l’école primaire, à faire le catalogue des « pouvoirs » respectifs des super-héros que nous allions incarner, à tel point que la sonnerie retentissait avant que nous ayons pu commencer à jouer ? Dans ses gestes et dans ses cris, l’enfant dit la puissance pure, la volonté de vivre, de prendre place dans le monde, d’y affirmer son existence, non encore mise en forme particulière. Lorsqu’il spécule : « plus tard, je ferai ceci ; je serai cela… ; y a qu’à faire ci ; on n’a qu’à faire ça… », l’enfant éprouve la puissance du réel qui l’accueille. Il est l’être en puissance, gros de ce qu’il peut.

L’éducation semble s’ingénier à élaguer ce foisonnement de possibles, à le conduire, à le diriger vers certains actes bien déterminés. De l’infinie richesse expérimentale (et puissance) des cris et des gazouillis du nourrisson, ses bienveillants éducateurs s’efforcent de ne laisser subsister qu’une palette réduite de sons standardisés à force de corrections, de « on ne dit pas comme ça, on dit… », de « pas si fort ! » et autres « articule ! » ou - pire - « bravo, tu as réussi ! » La « turbulence » de l’enfant n’est-elle pas une récalcitrance à laisser tomber les potentialités que l’adulte s’évertue à écarter ? Enfants, nous expérimentons une vivacité qui fait vibrer nos membres et les gonfle d’un sentiment de pouvoir. Pouvoir d’inventer, de construire, de changer mais aussi de renverser, de détruire ou encore de séduire, d’enchanter, de manipuler. La bouche des enfants est encore pleine de ces onomatopées impossibles à transcrire où explose une puissance cosmique directement issue du tréfonds de leurs entrailles. Le corps enfantin est présent à l’univers en une résonance énergétique harmonique lorsqu’il court, saute, sautille, frappe l’air, pointe du doigt, s’écroule, s’accroche ou se ramasse sur lui-même. Ces gestes et ces postures aussi insaisissables que le vent, le rayonnement des astres ou la fluence des eaux déroutent l’adulte divorcé qui n’est plus en phase avec les flux et les puissances du monde.

L’adulte en décrochage par rapport à la dynamique cosmique achète pour son enfant parce qu’acheter est peut-être le seul simulacre de puissance qui lui est resté : il a investi son être dans la constitution exclusive d’un pouvoir d’achat. En exerçant ce pouvoir au bénéfice du décorum princier de son enfant, il habille la puissance brute de ce dernier des attributs sacerdotaux d’une puissance frelatée mais conventionnelle. L’enfant, lui, ne fait pas encore la différence. Le pouvoir d’achat de ses parents, dont il ignore les ressorts - eux aussi les ignorent pour une grande part -, n’est qu’une puissance parmi toutes les autres de l’univers qui l’accueille. Mais le monde restrictif des adultes lui inculque bien vite, en abdiquant devant toute autre possibilité, qu’il s’agit là du seul réel pouvoir qui subsiste. C’est que les agents du marketing ont dopé les marchandises d’icônes tapageuses d’une puissance falsifiée et ont saturé notre espace de vie de ces idoles tonitruantes.

Aussi, si l’enfant peut faire acheter, c’est parce qu’il est l’être de la dépense. S’il dépense et se dépense, c’est parce que c’est ainsi qu’il éprouve ses puissances qui sont celles de l’univers auquel il a encore part. Or cette dépense ne lui coûte pas puisque c’est l’inépuisable fonds cosmique lui-même qui ne fait que transiter par sa vie pour s’éprouver comme puissance, et qui retourne à soi-même. Au contraire, cette dépense l’enrichit et enrichit l’univers, puisqu’elle y crée du mouvement et du nouveau. L’enfant ne peut comprendre la notion de « coût » parce qu’il a bien compris qu’à l’univers qui vit en lui, rien ne coûte en définitive.

A l’adulte-consommateur en revanche, la dépense coûte parce que chaque fois qu’il met en œuvre un simulacre de puissance en achetant, il se coupe un peu plus du fonds infiniment généreux de l’existence. C’est que pour se doter de son pseudo-pouvoir d’achat, il a dû s’aliéner, il a dû nier le don gratuit de la vie en soumettant à une domination étrangère une portion de sa propre part à celle-ci. Ce faisant, il a dénié sa propre puissance ou sa propriété d’être manifestation suffisante de la puissance cosmique en déléguant à autrui, sur une part de son temps-de-vie, l’exercice de cette puissance comprise alors comme domination. En laissant oblitérer ses heures par un autrui auquel il a délégué l’exercice monopolistique d’une puissance-masque qui doit se donner en spectacle, il a écorché sa propre existence, renoncé à l’intégrité de sa « propriété » qui n’est autre que la bouche qu’il est et par laquelle l’existence intarissable s’écoule. En servant X ou Y, en étant employé par …, il a attribué erronément à ce dernier, seigneur ou patron, ne fût-ce qu’un instant, le rôle de pourvoyeur qui revient de fait et de droit à la vie, à l’existence, à l’univers … - comme on voudra.

Obtenir une part dérisoire de cette puissance de guignol lui coûte parce qu’il se coupe à cette occasion de la source de toute puissance véritable qui est la conscience de la gratuité de l’existence. Il entre en y adhérant dans une dramaturgie où « il faut gagner sa vie » et où cette vie est à gagner comme une faveur auprès de rois (fussent-ils de simples clients), de princes, d’institutions - ces « ils » qui dirigent, président, gouvernent ou « portent la croissance ». Il se déconnecte alors de sa propre existence en insultant celle-ci en tant que part à la gratuité fluente du cosmos.

Si le prince se doit quant à lui de dépenser en fastes, c’est précisément pour entretenir le spectacle de la générosité inépuisable de la puissance dont il assume l’incarnation. Il doit faire continuellement étalage de puissance pour convaincre que toute la puissance de l’existence passe par lui. Il doit saturer l’espace de signes de son pouvoir, afin de n’y laisser place à aucune concurrence. Et cet étalage coûte, puisqu’il s’alimente à la soumission, à l’assujettissement, à l’aliénation, à la renonciation des puissances propres de tout un chacun.

Si le roi, comme le consommateur (le client-roi) et comme l’enfant dépensent, s’il sont par essence « dispendieux », c’est parce qu’ils disent, chacun à sa manière, le pouvoir : qui le pouvoir de soumettre, qui le pouvoir d’achat, qui le pouvoir de l’existence qui s’éveille. Le roi, lui, cristallise une version frelatée de la puissance vue comme domination spectaculaire, laquelle déteint sur le client-roi puis sur l’enfant-roi. Le premier de ces deux-ci donne le spectacle de la domination (de la nature, du temps, de l’espace, de son corps, des autres) en acquérant, en possédant et en jetant la marchandise. Le second, rejeton du précédent, permet à celui-ci de mettre une puissance (au sens mathématique) à sa propre démonstration de puissance. D’abord, il atteste de la puissance sexuelle de son géniteur, de sa puissance phallocratique de reproduction qui le fait se multiplier par lui-même. Ensuite il est le « monstre », le singe savant qui met sa propre intimité « sauvage » à la puissance de l’existence (interprétée comme « désir », « envie ») au service du spectacle de la puissance de son « montreur » de parent, revêtu des signes du pouvoir d’achat qu’il permet à celui-ci de réitérer à de multiples reprises. L’enfant-roi est une bête de cirque, un phénomène de foire (commerciale) à la carrière courte et houleuse, comme la plupart des rois.

Démocratisation

Où veux-je en venir ? Ma thèse serait la suivante : notre mode de vie (consommation) est tributaire d’une vision archaïque aristocratique guerrière du monde ; nos aspirations par rapport à l’existence sont calquées sur les manières d’être des princes d’autrefois. Depuis l’Ancien Régime, les mentalités n’auraient pas fondamentalement évolué. Les révolutions, bourgeoises puis ouvrières, n’auraient pas engendré de changements en profondeur, si ce n’est étendre (en les modifiant à peine) à d’autres classes de la population des attitudes, des façons de faire et de concevoir la vie. Les bourgeois de 1789, avides de liberté (pour leurs affaires) ne se révélèrent en définitive que des bourgeois-gentilhommes enclins à singer les manières de ceux qu’ils venaient de décapiter. Et les prolétaires des « conquêtes sociales » socio-démocrates comme ceux de « démocraties » populaires totalisantes soviétisantes n’étaient à leur tour prêts qu’à s’embourgeoiser et à jouer les grands princes aristo-bureaucrates.

De part et d’autre du rideau de fer, une même spectacularisation de la puissance dominatrice accumulée (par le fer, justement) érigeait des palais, ici de stars, d’industriels, de financiers ou de chefs de ménage à la carrière irréprochable, là du « peuple » - voir les stations de métro moscovites. Dans tout le monde « développé » ou « en voie de … », l’accumulation d’objets technologiques de consommation mettait en place un décorum chargé de chanter le prestige de la puissance dominatrice du Capital, du Travail ou de tout autre avatar des vieilles vertus guerrières, « saine concurrence » ou « lutte finale ». D’un côté la propagande commerciale persuadait des masses d’acheteurs qu’ils pouvaient vivre comme des princes, de l’autre la propagande politique convainquait les camarades qu’ils étaient, ensemble, les rois du monde.

La « démocratisation » n’a pas à proprement parler inventé un nouvel exercice du pouvoir ou de la puissance par une entité populaire. Elle n’a fait que rendre « démocratique » le prix d’un mode de vie princier, l’étendant progressivement et par degrés à l’ensemble de la population. Le bourgeois peut se faire servir dans des hôtels de luxe et l’ouvrier dispose d’un carrosse qui n’a plus rien d’une phantasmatique citrouille. Une gestion « démocratique » de la société a été réactivée, contre les anciennes monarchies guerrières, par une classe bourgeoise montante, soi-disant « éclairée », dopée par les affaires et la force nouvelle que lui conférait la possession d’argent. Les masses populaires ont été enrôlées pour participer, comme ouvriers, marins, colons, puis consommateurs à la domination du pouvoir d’acheter ou d’investir dans de monstrueuses machineries technoscientifiques capables de cracher de la marchandise à profusion. « Démocratisation » signifie généralisation et standardisation de l’exercice de la puissance d’acheter et vendre et participation de chacun à cette dynamique unique. Tout le monde a désormais quelque chose à vendre (il « faut se vendre »), fut-ce son temps, son attention et sa force de travail et tout le monde doit pouvoir acheter, exercer ce fameux « pouvoir d’achat ».

Avec sa décapitation, le pouvoir du monarque, son pouvoir discrétionnaire de choisir, de décider selon son bon plaisir, de tenir par les armes ses sujets à sa merci a éclaté et s’est distribué à tous les possesseurs d’argent. Les gros d’abord, puis les plus petits lorsque le profit des premiers le nécessita et, localement, les illusoires possesseurs collectifs du produit de leur travail. L’acte souverain n’est plus de déclencher telle guerre ou lever tel impôt, mais d’investir, non pas de ses armées un territoire voisin, mais son argent dans telle « affaire », gazoduc en Asie centrale ou caleçon en solde. Ou encore investir une confiance toute de convention dans l’élection de gestionnaires de la société chargés d’assurer à celle-ci une continuelle « croissance » ainsi que la défense de nos divins « droits ».

Dessine-moi un mouton

Bref, depuis que les rois ont été privés de leur tête, le pouvoir court à l’aveuglette, comme ces poulets décapités qui foncent droit devant eux dans un dernier sursaut de vie obstinée, quitte à heurter le premier mur venu. Le peuple désormais souverain n’en a pas pour autant hérité de quelque faculté de penser, de voir, d’entendre, de sentir ou de parler. Depuis que le royal chef a roulé au pied de l’échafaud et que la populace s’est jetée sur son corps démembré pour s’en approprier quelque menu morceau, seule reste, distribuée et morcelée, l’ivresse d’une pseudo-puissance dominatrice aveugle et débile. Le monarque personnel, aussi imbécile ou méchant qu’il fut, jouissait encore d’une faculté unifiée de voir, d’évaluer, de concevoir, de vouloir et de décider. Une semblable domination centralisée, avec un tel pouvoir de contrainte, perpétuée par un corps étatique désormais privé de véritable tête, ne peut que précipiter celui-ci dans une course sans but vers quelque mur inaperçu ou quelque précipice. Le troupeau, privé de berger, s’agite encore en des mouvements tels que ceux que celui-ci pouvait initier, guidé par ses caprices et sa haute vue, mais à présent sans réelle idée directrice.

Corrélativement, chacun se sent à lui seul un troupeau autosuffisant, berger de soi-même broutant seul et indépendant son coin attitré et clôturé d’herbe - toujours moins verte que celle du voisin. Les rois dominant de vastes - et vagues - terres ont fait place à des petits princes atomisés et esseulés régnant sur le mobilier dérisoire de planètes aux proportions ridicules dont on fait le tour en quelques pas, gravitant au hasard dans un univers sans cohésion. Pourquoi donc le météoritique personnage rêvé par cet aviateur perdu en plein désert lui demande-t-il de dessiner un seul mouton, comme s’il ignorait que les moutons vont toujours en troupeau… ? Qui mieux que cet homme du vingtième siècle, engoncé dans sa machine, survolant le monde, nous a suggéré une vision à la fois simple et pertinente de notre condition contemporaine ? Ce royal enfant sans âge, esseulé, passant d’un personnage affairé à l’autre comme s’il changeait à chaque fois de planète, se sentant confusément responsable d’un rosier peu prolifique, débarquant sur la terre on ne sait trop comment à la recherche des « hommes » et apprenant à créer du lien social avec les plus farouches des bestioles, n’est-il pas l’allégorie de nos errements ? Au revers des sempiternelles analyses scolaires lénifiantes ou d’un christianisme de guimauve, ne peut-on voir dans ce conte tombé du ciel toute la violence et l’absurdité de notre princière solitude ?

L’abondance « démocratique », qu’elle soit de gauche ou de droite, d’Est ou d’Ouest, aurait fait de nous de pitoyables roitelets imbus de leurs dérisoires pouvoirs, régnant sur de ridicules royaumes de pacotille complètement atomisés, royaumes sans sujets, royaumes d’objets-marchandises. Et au centre de ce système planétaire dispersé comme un troupeau sans maître, brillerait l’icône monétaire d’une prétendue puissance qui distribue l’illusion d’une domination sur ces parcelles morcelées au petit bonheur.

La quête de l’échevelé blondinet à l’écharpe engouachée pourrait être vue comme un effort, qui pourrait être nôtre, en vue de retrouver, par-delà cet éclatement, le monde et la puissance propre des êtres qui le peuplent. Reprendre à zéro ce que peut être un mouton, se laisser étonner par lui, apprendre à le connaître, s’en faire un compagnon, s’intéresser à ce que la vie peut devenir pour lui, pour lui avec moi, puis reprendre l’expérience avec un renard, un serpent, des poules, des rosiers, puis des hommes : voilà un cheminement qui pourrait ressembler à « marcher lentement vers une fontaine », se diriger sans hâte vers la source humble de toute « puissance ». Puissance que l’on découvrirait peut-être être l’inverse de la domination, du règne, non pas soumission de l’autre à ses propres schèmes, mais création de configurations cosmiques inédites, étonnantes, à l’occasion de la rencontre avec lui.

Etat, empire et entreprise guerrière

De quelle pluie de météorites sommes-nous nés, nous qui régnons en monarques absolus sur nos pots de fleurs, notre jardinet bien clôturé, notre bureau, notre bec de gaz ? D’où nous vient cet empire sur tel caillou, telle boîte de tôle à roulettes ou telle pelouse, ce pouvoir de bichonner ou de tondre impitoyablement ?

Depuis quelques millénaires déjà - une bagatelle dans l’histoire du cosmos - de nombreux groupes humains ont pris le pli de se laisser embrigader dans des configurations d’organisation sociale où une institution particulière, souvent personnalisée, se voyait investie du monopole de l’exercice du pouvoir. Une ou plusieurs personnalités étaient détachées du nombre, se voyaient attribuer une différence de nature, se distinguaient par la somptuosité de leur habillement, leur logement, leur entourage et se mettaient à incarner aux yeux de tous la puissance à l’œuvre dans l’existence. Ces êtres réputés d’exception étaient considérés comme concentrant en eux la force de toutes facultés d’influer sur le cours des événements, de transformer le monde, de diriger la route des êtres.

L’empire s’étendait sur l’espace, le temps, la vie des hommes. La gestion de la société et de son environnement émanait d’un centre occupé par un chef respecté et craint. Celui-ci incarnait en effet l’exercice unilatéral de la violence, considérée peut-être comme la manifestation la plus tangible de la puissance. « Pouvoir » signifiait vraisemblablement avant tout pouvoir détruire ou du moins contraindre par la menace d’une destruction. Corrélativement, l’aura de puissance irradiée par le chef rejaillissait sur tous ceux qui lui donnaient corps en le suivant. « Se soumettre » signifiait autant « craindre » que « suivre » et « participer à ». La guerre était l’occasion de mettre en scène de façon spectaculaire et participative cet exercice du pouvoir sur le monde.

Le roi, comme tout noble, est peut-être avant tout un chef de guerre, ce dont témoigne encore l’uniforme militaire dont s’affublent toujours nos monarques de cérémonies et de boîtes à gâteaux. L’organisation d’une campagne militaire est peut-être l’archétype (avec la chasse collective) de l’entreprise. Comme armer un navire, elle met en place une distribution hiérarchique du commandement, s’appuie sur une discipline, une division des tâches. En outre, elle mobilise les hommes en les mettant sous pression (le fameux « stress »), sous tension au moyen d’harangues, de cris, de slogans, d’emblèmes mais aussi de musiques, de drogues diverses et autres boissons « énergisantes ». Les titres de noblesse s’acquièrent en combattant, comme marque d’une aptitude à endurer les souffrances du combat et à y faire preuve d’abnégation et de puissance destructrice. Chaque participant à l’entreprise guerrière voit rejaillir sur lui une part de noblesse - souvent matérialisée comme part (dérisoire) de butin à piller - qui lui procure une estime de soi le motivant à poursuivre la lutte de plus belle. L’aura de pouvoir qui émane de l’entreprise, personnifiée par son chef, se reflète sur le moindre des participants - il paraît qu’il faut dire « collaborateur » - qu’elle fédère, grise ce dernier de cette puissance qu’il ressent comme sienne et assure son adhésion en retour.

Pouvoir central, administration et médiocrité

La guerre étend l’empire qui demande à son tour à être « administré », et le sera de façon similaire à l’armée en campagne. Une hiérarchie de fonctionnaires distribués selon leur « mérite » s’efforce de gérer de manière parcellisée le territoire, ce qui s’y trouve et ce qui s’y passe. Ici aussi, chacun se verra attribuer une forme de participation, fragmentaire, au pouvoir. D’un centre où est mise en scène de façon ostentatoire la manifestation de cette puissance, émane une direction qui se voit admirativement et fièrement relayée avec un relatif zèle à chaque échelon, occupé comme « poste ». Recevant comme un don l’émanation de ce pouvoir « d’en-haut », chacun l’exercera avec importance sur l’échelon inférieur, qui ne manquera pas de témoigner à son tour sa propre soumission, prix à payer pour exercer à son tour sa parcelle réservée de pouvoir. Chacun à son poste a du pouvoir, qui renvoie comme un miroir par les emblèmes qu’il porte l’image de la puissance du centre, spécialisé dans la production de cette image-même. Ce pouvoir partiel répond à la peine que chaque gestionnaire éprouve à administrer un monde qui résiste et il correspond censément à son mérite relatif. En outre, l’administrateur se voit rémunéré, pour ses prestations, d’un pouvoir d’achat.

Cette situation décrit grosso modo notre condition : nous sommes tous à un degré ou à un autre administrateurs de quelque chose, fût-ce d’une petite table portant une soucoupe à l’entrée de toilettes publiques. Même le dernier des prolétaires exerce son pouvoir sur sa famille, sa femme sur leurs enfants… et les enfants apprennent leur futur rôle d’administrateurs sur le chien, le chat, le hamster, leurs petits soldats, blocs de bois, cailloux ou autres poupées de chiffons… comme dans la chanson tellement éducative du fermier qui prend sa femme, etc. Nous participons tous, chacun à son échelon, à quelque forme de pouvoir. Nous sommes tous en charge d’une parcelle d’empire, si dérisoire qu’elle soit, et nous en enorgueillissons le plus souvent. Même : nous rattachons la plupart du temps notre dignité à l’exercice d’un tel ministère. Ainsi, nos actions, nos attitudes renvoient-elles à un vague centre d’où est censée émaner une puissance de laquelle nous nous sentons en quelque sorte investis.

Pourtant, administration rime aussi couramment avec médiocrité. Le « fonctionnaire » est souvent pour nous l’archétype de l’homme médiocre. J’entends par « médiocre » non pas « franchement mauvais », mais dans un souci de réactiver ce terme intéressant, de lui redonner du volume, j’entendrai : une forme de médiété, de moyenneté qui tire vers une moindre qualité, du fait précisément de sa situation moyenne. Si l’homme contemporain est médiocre - ou s’éprouve tel -, c’est peut-être parce qu’il se trouve en position médiane, intermédiaire dans la chaîne de transmission d’un simulacre de pouvoir sur le monde, pouvoir qui ne s’exerce que de façon parcellisée. Comme il n’est qu’un moyen et guère une fin ni un véritable point d’entrée, il ne fait que relayer partiellement une force qui lui échappe dans sa totalité, une force fragmentée, mutilée qui a donc perdu sa pleine qualité de puissance. Si nous sommes médiocres, c’est parce que nous sommes toujours « entre les deux », pris en étau, coincés entre une instance supérieure qui nous accorde selon son bon vouloir notre part dérisoire de pouvoir, et les instances subalternes qui attendent pleines d’appréhension que nous exercions celui-ci sur elles. L’exercice de ce pseudo-pouvoir morcelé, frelaté, décalé, déphasé par rapport au réel nous accule, nous limite, nous pèse en définitive tout en nous laissant un semblant de gratification à bon marché.

Si je suis médiocre, c’est parce que le poste que j’occupe dans l’administration du monde est trop étroit, trop étriqué pour que s’y love et s’y épanouisse la pleine puissance des rapports que je puis entretenir au cosmos. Le fragment de puissance standardisée, profilée, conditionnée que me distille chichement l’administration depuis son centre fictif ne me rassure qu’à moitié sur mes pouvoirs propres et me fait régulièrement trébucher sur une réalité qui échappe plutôt à mon emprise. En effectuant le détour par la structure administrative, en s’investissant dans la spectacularisation de l’empire sur les choses, ma puissance sur le monde s’épuise, se dessèche, se délite et retombe comme un poids mort, m’entraînant dans sa chute. L’humain complet, bien vivant - sans doute l’ Über-Mensch de Nietzsche, non point super-héros musculeux ou autre brute racée, mais humain qui est au-dessus de tout cela, en fait : l’enfant - est un être de totalité. Être de plénitude, il est constamment en connexion avec la totalité de l’univers. Il vit à chaque instant la totalité de son existence. Sa « volonté de puissance » ne serait qu’un élan vers ce que peut la situation, comme dans le jeu. Cet enfant-là ne va pas à l’école. Ou plutôt : le cosmos, avec tous ses possibles, est son école. Cet humain-là ne connaît pas la médiocrité.

Car si je me sens profondément médiocre, c’est parce que j’ai appris à être tel. Systématiquement, mon éducation -là, je me défoule !-, pourtant portée par une bienveillance sincère, a cassé mes pleins pouvoirs sur/dans/avec le monde, m’a castré de ce qui ne « se fait pas », m’a brisé comme être total, a dévitalisé une à une mes volontés, a désamorcé ce que je voulais faire maintenant par de cinglants « plus tard ! », pour ensuite me demander avec empressement « qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? », « faire » renvoyant ici à « tenir un poste ». L’école, la famille, la télévision, les publicitaires, les marchands de jouets et tous les autres braves gens, au nom de la « Société » et mus par les meilleures intentions du monde, nous ont patiemment dépossédés de nos multiples puissances spontanées, pour nous distiller ensuite, pleins de morgue, de ridicules pouvoirs de carnaval sur les robinets qui coulent, les tartes à partager et les participes passés - mais d’où vient l’eau, comment faire une tarte et est-ce que le passé est vraiment passé ? « Ce n’est pas la question, voyons ! » C’est pourtant ma question, celle qui se pose à moi ici et maintenant ! - ou la composition des équipes de foot, le nom des rock-stars, le fonctionnement de la dernière console de jeu. Nous avons appris à bien lire les énoncés, à bien répondre à la question, à bien suivre les instructions, se référer au mode d’emploi puis se divertir en gueulant les bons slogans avec les autres. Bref, nous avons appris à être de bons administrateurs d’empire, non des vivants intègres et intégraux, mais de bons gestionnaires, remarquablement intégrés, parfaitement « insérés », gestionnaires de parcelles de la vie démembrée.

Mais contrairement à ce que nous avons tous bien intégré, à force d’héroïsme guerrier télévisé, de bizutages scolaires ou rituels sociaux pseudo-initiatiques, concours, examens, « formations », médiatisations, animations et autres « promotions » qui nous gonflent d’importance, chaque instant de la vie la plus « médiocre » recèle toute la puissance de l’existence. La littérature, le cinéma, la bande dessinée, etc. regorgent de ces « anti-héros » - souvent des petits administrateurs - qui seraient plutôt des non-héros et qui nous émeuvent malgré leur médiocrité, si proche de la nôtre. Peut-être ressentons nous confusément que leur existence, tout banale et peu spectaculaire qu’elle puisse être en elle-même, est pleine en ses moindres événements de la toute-puissance de l’être, ou quelque chose comme ça. La simple mise en spectacle ou en récit de ces vies qui ne diffèrent en rien de significatif de la nôtre, fait apparaître pour nous cette puissance que nous ne décelons guère dans notre quotidien, tout absorbés que nous sommes par la gestion parcellaire des fragments d’existence qui nous sont attribués. Puissions-nous convertir notre regard et notre appréhension du réel. Puissions-nous nous passer du binocle prothétique qui nous a été laborieusement greffé et qui nous compose le spectacle d’un monde épique, foyer où se croisent, se rencontrent, se mêlent et s’affrontent les couleurs contrastées du noble et du vil, du fort et du faible, du gagnant et du perdant, du bien et du mal, de l’allié et de l’ennemi, du nous et de l’étranger, de l’ange et du démon, du héros et du génie malfaisant. Puissions-nous vibrer à l’harmonie du grouillement des multiples puissances d’être ou de faire être qui habitent la moindre de nos expériences. Puissions nous vivre l’instant comme existence complète, sans manque ni reste, sommet et base de tout ce qui peut être. Soyons donc le héros de chaque instant de notre existence, quoi qu’on y accomplisse. Que chacun de nos plus humbles soupirs, que chaque battement de notre cœur soit notre chef d’œuvre, un acte magnifique, parfait et total, un coup de maître que seul nous-mêmes pouvons accomplir.

Dans la cour des grands

L’homme « médiocre », tout comme l’enfant en passe de le devenir, s’abreuve d’héroïsme. Il se divertit de son existence ressentie comme morose en se faisant raconter par des poètes professionnels les hauts faits épiques et le plus souvent guerriers de (super-)héros aux pouvoirs (de destruction) démesurés. Comme à la cour des seigneurs de jadis, des conteurs mercenaires font vibrer la prestigieuse assemblée d’administrateurs-de-parcelles-du-monde, engoncés dans le manque de leur existence partielle, au rythme des exploits d’invraisemblables personnages aux qualités (presque) totales. Ceux que déprime un sentiment diffus de ne « vivre qu’à moitié » s’identifient, le temps de l’épopée contée, chantée, gesticulée ou télévisée, à ces figures fantasmées qui incarnent l’exacerbation d’une puissance qu’ils sont eux-mêmes censés détenir en partie mais qu’ils sentent inexorablement leur échapper… Et l’émotion du récit de rejaillir sur le prestige de l’assemblée.

Le roitelet qu’est l’homme moyen contemporain, trônant sur son sofa et faisant la loi du bout de sa télécommande ou autres boutons-poussoirs, a ses propres bouffons télévisés qui se disent « artistes » et qui le moquent pour son plus grand plaisir. Plaisir amer. Pour survivre à son absurde condition, ce dérisoire seigneur a besoin de rire de soi, de contempler son ridicule, l’espace d’un instant, vite oublié, avant de reprendre sa morgue habituelle. C’est que la féodalité (ou l’inféodation) généralisée nécessite un spectacle permanent, une cour où s’expose dans la flatterie, la plaisanterie et le boniment le simulacre d’une « bonne compagnie », et où ménestrel et troubadours (ces seigneurs-chanteurs) ressassent la mélopée d’une vie en porte-à-faux qui se cherche dans le jeu un peu cruel de la séduction. Car c’est au niveau de l’apparence, à même le masque que se produit l’emblème de puissance auquel chacun se rallie frileusement.

Comme dans le règne animal, la dominance doit être sans cesse réaffirmée par le simulacre, et le dominant doit sa position à sa faculté à produire ce spectacle. Le « grand » - on est toujours le grand de quelqu’un - est celui qui est capable de produire un spectacle convainquant d’un pouvoir devant lequel nous nous inclinons. Ce show, qui must impérativement go on sous peine de mettre en péril notre structuration bancale du monde, s’efforce de transcender l’inadéquation à la réalité de la puissance que nous fantasmons. Sans cesse, notre expérience de l’univers nous suggère que tout véritable contrôle sur ses processus est largement illusoire. Le cosmos résiste à notre administration. Tout au plus pouvons-nous anticiper, voire influer sur certains processus auxquels nous prenons plus intimement part. L’industrie du spectacle nous rabâche thérapeutiquement ou narcotiquement - c’est selon -, depuis la plus haute Antiquité, le drame du donquichottesque combat de l’ « homme » pour le contrôle de son meunier ou moulineux « destin ». Ce divertissement, nous donnant de l’importance par procuration - l’homme « face » à son destin -, nous distrait depuis des millénaires de l’appréhension de la complexité des possibles de l’existence. L’espace courtisan où toute surprise n’est qu’une énième variation sur un thème éculé, selon des règles strictes et immuables de préséance, nous abrite mal le l’infinie variabilité, dynamique mais cohérente du monde.

La pièce qu’on nous ressasse depuis tant de siècles met grosso modo aux prises deux rôles principaux : le noble et le vil, le grand et le petit, le supérieur et l’inférieur, le bien (ses héros) et le mal (ses génies), la vertu et le vice, le gagnant et le perdant. L’optique est en soi guerrière : le premier, c’est nous, le second, c’est l’autre, l’ennemi à soumettre ou à détruire. Toute la complexité et les nuances de l’existence sont ainsi raplaties, niées, scindées en ces deux camps arbitraires, bien commodes pour régler le jeu dans la cour, le temps de la récréation. Chacun se posant a priori comme « les bons » face aux « mauvais », va rivaliser de zèle pour faire la plus éclatante démonstration de la puissance dont il prétend détenir la plus grande part : puissance comme faculté à dominer, à contrôler, à juguler l’autre. Tant qu’on ne sortira pas de cette bi-partition des rôles, on ne sortira pas de la spectacularisation de l’existence et d’une socialité à la fois hiérarchique, excluante et conflictuelle.

Même la « saine concurrence » ou la tout aussi positivement stimulante émulation ne feront jamais qu’entretenir l’adhésion à une représentation factice de la puissance et aboutir à un classement qui ne tient aucunement compte de la richesse des puissances propres de chacun. Certes, on a bien à l’esprit que la puissance propre de telle vedette du foot est avant tout de pousser du pied une balle dans une cage de filet, ou celle de tel richissime patron californien de diriger la fabrication et la vente de systèmes informatiques… dans certaines circonstances. Mais lorsque ces êtres qui ont fait montre un jour d’une certaine puissance dans une opération particulière (laquelle ? et pourquoi celle-là nous intéresse-t-elle autant ?) se mettent à devenir des héros, se voient anoblis, deviennent, en d’autres termes, symboles de puissance pure, sans égard à puissance à quoi…

Ce qui nous fait vibrer dans le cocktail épique servi au quotidien par les médias, ce n’est pas tant le foot, le commerce, la finance, la politique, le terrorisme, le crime, la science que la démonstration de puissance dominatrice, destructrice, contrôlante, administratrice dont ces disciplines sont l’occasion. Ce que nous admirons chez ces « grands » dont tout le monde conte pompeusement les exploits, c’est leur faculté à transcender notre médiocrité en faisant leur entrée dans l’espace spectaculaire et courtisan de la feuille de chou, du petit écran, du transistor ou de la conversation, leur faculté à entrer au restrictif sérail de ceux qui épatent la galerie.

Ces célébrités qui « ont réussi » - quoi ? Leur vie, pardi ! - constituent cette classe particulière, ce panthéon des « people », autrement dit les « gens » dont la vie présente un intérêt, les « gens » qui vivent vraiment. Ces « gens connus » et qu’il faut connaître s’exposent et bavardent, d’assemblée courtisane télévisée en chronique de potins sur papier glacé, puis en célébration spectaculaire. Ces « gens dont on parle » parlent d’eux-mêmes, entre eux-mêmes et à eux-mêmes devant un public anonyme de « gens ordinaires », moyens, médiocres ?, admiratifs et enthousiastes, trépignant, criant et frappant des mains à la moindre de leurs paroles. Ces idoles de chair et d’os, ces phénomènes de foire, ces « monstres » (sacrés !), déclarés professionnels du spectacle, du showbiz, simplement du business ou des affaires-spectacle politiques, nagent dans une opulence financière que personne ne semble songer à leur reprocher : vie réussie oblige !

Ces surhommes qui vivent une vie où le rêve est censé être devenu réalité, où les souhaits se réalisent, créent une césure dans le monde des humains. En deçà, il y a « les gens », nous, le public indifférencié qui vit dans la caverne, dans l’ombre de la salle obscure, une vie normale, banale, morose et n’aspire qu’à s’en « évader ». Au-delà, on stage, dans le firmament des stars, il y a les « people » auxquels la langue de Shakespeare (un grand artisan du spectacle moderne) et des pèlerins-colonisateurs capitalistes, devenue liturgique avec l’extension de la domination anglo-saxonne, confère une aura mystique. Le théâtre, qu’il soit amphi- et antique, élisabéthain ou à l’italienne, ou encore tube cathodique, entraîne une polarisation du rapport au monde. D’un côté l’acteur (celui qui agit), de l’autre le public qui subit, passif, patient et passionné. Entre les deux, « quelque chose passe », quelque chose de « magique », quelque chose comme la manifestation d’une puissance. Sous les feux de la rampe, le protagoniste (le « premier combattant ») brille, sue, se donne tout entier, traversé par une force qui le dépasse, le transcende et le transporte. Dans la pénombre de la salle ou des salons atomisés, la masse anonyme des spectateurs, le corps abandonné aux bras moelleux des fauteuils, se livre totalement et vibre à l’unisson de l’émotion mise en scène. La « star » brille au milieu des ténèbres que son éblouissant éclat génère et les obscures mites en foule règlent leur vol affolé sur cette unique balise.

Lorsque la « star » devient « système », lorsque la polarisation spectaculaire de l’existence prétend régler cette dernière, lorsque tout ce qui compte est ce qui a été dit, discuté ou décidé dans l’espace courtisan, la vie s’appauvrit et ce dessèche. Lorsque toute puissance est réputée venir d’en-haut, d’une direction unique vers laquelle la foule se bouscule à tendre comme elle peut des échelles hétéroclites, l’existence perd ses multiples dimensions pour ne plus ressembler qu’à un vague code-barre, comme une image raplatie d’un ensemble de silhouettes qui ont perdu tout leur relief. Lorsque seule compte une dimension unique, l’épaisseur d’un compte en banque, par exemple, la vie se résume à un graphique statistique. Lorsque tout ce qui importe devient « scannable », des denrées alimentaire au dossier de santé en passant par l’état civil et le casier judiciaire, ou stockable sous forme de « bits » ou de « digits » sur une puce, lorsque le « système » a acquis l’ubiquité et l’omniscience divines, toutes les multiples puissances des petites choses discrètes qui échappent à son contrôle s’évanouissent dans un arrière-fond de bruit, de perturbations et d’interférences qu’il s’agit d’éliminer. La cour est un espace protégé et nettoyé par une armée de laquais et les grands qui la peuplent sont « au dessus de tout cela », à l’abris des contingences, imprévus, intempéries et autres mauvaises herbes. Rien de bassement terrestre ne vient ternir l’éclat de l’étoile. Seul un autre astre peut momentanément l’éclipser, dans un combat ou un coït tout sidéraux. La presse people nous dresse les annales de cette mécanique céleste qui semble immuable.

Tout ce qui se passe hors-sérail devient désormais insignifiant. Cette pâquerette qui s’ouvre, cette mouche qui bourdonne contre la fenêtre, même ce soleil qui luit et inonde la rue de lumière et de chaleur ne peut le plus souvent rivaliser avec l’éclat de notre écran de télévision. La clarté de strass et de paillettes qui illumine nos vies se distribue de manière éclatée, comme l’expriment si bien ces boules disco qui mouchettent stupidement à la ronde les murs de quelque gargote de province, comme ces stroboscopes qui hachouillent nos transes chorégraphiques, ces enseignes clignotantes qui invitent à la fête, et autres décorations de Noël. Nos existences sont généreusement éclairées par ces mystiques pentagrammes que l’on retrouve partout : sur les réclames des supermarchés, les billets de loterie, les engins militaires de l’empire américain, les drapeaux d’Etats et empires (dont ce dernier), le blason des fabriques de vedettes télévisées à ciel ouvert. Les pythagoriciens voyaient dans cette étoile à cinq branches la proportion parfaite, la puissance de perfection des nombres, l’équilibre dynamique de l’univers. La franc-maçonnerie, grande collectionneuse de symboles puissants, a récupéré la force qui s’en dégage, paraît-il. La pointe vers le bas, il désigne les puissances de l’ombre. Un récent roman-film-plus-produits-dérivés à succès nous rappelle tout cela. Nos vacances « au soleil » - on paie suffisamment cher pour qu’il soit garanti - se passent dans des palaces qui arborent tous au moins un de ces pentacles magiques. Ces derniers disent la puissance de l’infrastructure à nous servir comme des rois, et donc la puissance financière de ceux qui y séjournent. Touristes, nous jouons les grands princes en nous faisant servir dans ces complexes courtisans industrialisés pour masses.

Ces vacances dont je suis le héros, où je me sens comme un petit roi, je vais les raconter et les raconter encore, comme ce qui compte le plus dans ma vie (avec mon petit palais, mon carrosse de tôle, mes loisirs, mes conquêtes galantes, ma brillante descendance), à d’autres gens biens, fréquentables car pouvant se payer des vacances semblables. Mon bronzage, je l’aurai payé, j’aurai été le cherché loin et le soleil gratuit mais curieusement insignifiant (pourtant le même, comme s’il y en avait plusieurs !) qui luit dans ma rue ne pourrait m’en procurer de pareil. Combien de fois n’entendons-nous pas : « c’est vrai, il fait beau, mais ce n’est tout de même pas le même soleil (qu’en vacances) ! » Eclatement, toujours.

L’acte d’achat polarise aussi le monde. Il met en scène deux personnage asymétriques dont l’un, l’acheteur, a le pouvoir (d’achat) : c’est le client-roi. Tant que j’achète, je réaffirme ce pouvoir qui est mien, ce mini-empire sur les choses qui me confère une dignité unique. L’acte d’achat est spectacle, il est jeu de rôle où l’acheteur endosse celui du seigneur. Les continuels dons gratuits de l’existence infiniment généreuse ne pourraient me procurer un tel sentiment de puissance dominatrice et contrôlante. Ils sont de mauvaises occasions de démonstration d’une telle puissance. La dépense, la dilapidation est nécessaire pour camper le personnage de directeur du monde qui doit reprendre à son compte cet attribut de générosité, comprise comme bon plaisir arbitraire. L’argent, le pouvoir d’achat, est puissance pure et la dépense est son exercice, sa manifestation, son acte magnifique. Depuis que les banques et les bourses ont récupéré l’architecture à colonnade et fronton des antiques temples et palais, c’est l’acheteur, aussi modeste soit-il, qui pose quotidiennement l’acte souverain où se cherche une certaine communion avec la puissance d’exister.

A la table des rois

Un exemple emblématique et parlant de la nature princière de nos modes de vies et de nos aspirations n’est autre que la nourriture. Tout qui s’est un peu intéressé à la diététique sait bien que notre alimentation est tout sauf nourrissante. Même, elle est en grande partie morbide et fatigue plus notre organisme - lorsqu’elle ne le détruit pas purement et simplement - qu’elle ne lui procure vigueur. Nous ne mangeons pas de la véritable nourriture : nous ingurgitons des symboles. Viandes, laitages, mets cuits, pains et autres gâteaux à base de blé, pâtisseries et sucreries ne sont pour l’animal humain pas à proprement parler une alimentation qui entretient la vie. Tout au plus ces denrées entretiennent-elles une certaine esthétique, une certaine image de soi et un certain rapport au monde ?

La consommation prédatrice de produits animaux manifeste assez clairement une certaine image de la puissance comme domination, soumission, pouvoir de destruction, possession, contrôle. En se montrant carnassier, l’homme s’assure - et se rassure - de son pouvoir sur les êtres. Le sacrifice, au départ consacré au divin, célèbre la puissance d’assujettissement et d’appropriation de celui qui consomme et consume.

Le passage des denrées par l’action du feu consacre ce dernier comme incarnation du pouvoir. Pouvoir de transformer (l’aspect, le goût), de donner forme et de détruire. Celui qui détient le feu est en passe de devenir le roi du monde. Le feu céleste, solaire, dispense vie et existence, il distribue et entretient la puissance d’être. Le feu magmatique, souterrain, façonne le minéral, dresse les montagnes et fait trembler la terre. Dans ses forges comme dans ses cuisines, ou encore dans ses laboratoires alchimiques et dans ses usines, le roitelet humain joue à imiter ces brassages cosmiques et géologiques de matière et d’énergie. Allumant et entretenant de multiples foyers avec ce qu’il trouve, il s’amuse à sommairement métamorphoser tout ce qui lui tombe sous la main. Afin de jouir de son sentiment de pouvoir, l’homme aime à s’entourer de ces produits modifiés par lui en les passant par un feu qu’il croit susciter et maîtriser. Les petits monarques compulsifs que nous sommes suspendons la plupart du temps notre dignité à la consommation d’objets usinés. L’inimitable goût du cuit, du chimique, de l’industriel…

Nos mains ne nous suffisent pas pour retenir assez à notre goût l’eau qui de toute manière flue et s’échappe : nous façonnons et cuisons des récipients et des vaisseaux qui nous donnent l’illusion de maîtriser les flux et de posséder les fluides. Avides de contrôler et de posséder la terre et ses habitants, les rois font collecter et fondre les métaux, forgent des armes, des haches et des charrues. Puis ils font étalage de leur pouvoir à commander au monde en se faisant servir de spectaculaires débauches de produits soigneusement préparés, élaborés, sophistiqués, dont la provenance doit être méconnaissable. Comme si tout ce qui était là venait de nous, était le résultat de notre puissance. La plus humble de nos collations est entourée de force décorum et fioritures : texture, forme, aspect, goût, couleur, emballage, qui effacent toute immédiateté avec la générosité brute et puissante de l’existence. Même le goûter, le repas le plus modeste, arbore les signes princiers, a son « héros », quand ce ne sont pas les super-héros étoilés des « céréales » (tellement transformées) du petit-déjeuner. La moindre pomme porte une étiquette, quand ce n’est pas un nom tout aristocratique.

De plus, pour mieux marquer notre empire sur le monde, nous n’envisageons pas de laisser passer une journée sans consommer quelque denrée venue des antipodes : thé, café, cacao, tabac, épices, fruits exotiques, vins ou liqueurs de là-bas - puis dans un registre plus large : caoutchouc, pétrole et ces dérivés, engrais chimiques, bois exotiques, métaux rares… Comme si les produits du terroir ne suffisaient pas. Il doit y avoir de la route dans nos repas. Notre alimentation doit transcender l’ici, le pays, montrer notre pouvoir sur l’ailleurs. Par l’achat de tels produits, nous participons à la conquête du lointain, nous colonisons une parcelle des confins. La capacité de présenter de tels produits distinguait jadis la table du seigneur de celle du paysan, du manant condamné à consommer ce que la terre locale fournissait, à bouffer des mauvaises herbes. La démocratisation moderne et bourgeoise a compris l’intérêt d’asseoir sa puissance financière sur le commerce transcontinental de telles marchandises. En rendant incontournable, pour pouvoir être quelqu’un de bien, l’usage quotidien de produits périssables exotiques, elle ancrait dans la culture deux traits qui allaient lui assurer de plantureux profits : d’une part la liaison de la consommation au prestige et la connexion directe de ce dernier à la dignité, d’autre part la dépendance eu égard à des chaînes d’intermédiaires longues et complexes, nécessitant l’usages de capitaux concentrés.

En consommant, c’est-à-dire en détruisant continuellement, non plus seulement pour se nourrir (ce à quoi le terroir local peut amplement et facilement pourvoir), mais de surcroît pour faire « bonne figure », pour accéder à la dignité, pour se procurer le sentiment d’ « être bien », nous entretenons un appel décuplé, un besoin qui surenchérit constamment, puisqu’on n’est jamais très longtemps « assez bien pour… » La dignité aristocratique ne se rassasie jamais : il lui faut toujours plus pour offrir le spectacle de « ce qu’il y a de meilleur », vu que le meilleur d’un temps se banalise à la longue. En situant le besoin consommatoire non plus au niveau de la simple conservation de la vie, mais au niveau de la reconnaissance, de l’auto-reconnaissance, de l’impression (faire impression), de la « sensation » (sensationnel), autrement dit du sentiment de « puissance » - la « puissance de l’arôme », argument publicitaire récurrent pour ces produits -, les marchands ont réussi le coup de maître d’éliminer le fâcheux obstacle de la satiété !

En confondant palais et palais, en nous convaincant que les saveurs les plus fines, les plus fortes, les plus subtiles viennent de loin, nécessitent de savantes transformations et sont forcément coûteuses, et en nous convaincant que nous sommes capables d’apprécier de telles saveurs - mais pas celles qui nous poussent sous les pieds - et de nous les procurer, le marketing moderne déjà séculaire a réussi à garantir les profits d’investisseurs peu scrupuleux, à ravager et à affamer la plus belle partie de la planète, à fausser les relations entre les peuples et à créer d’éternels insatisfaits. Je ne puis m’empêcher de m’interroger sur notre capacité réelle à apprécier un bon café, un bon thé, un bon cacao… sans l’avoir jamais vu pousser, avoir goûté le climat dans lequel il croît, foulé la terre qui le porte, avoir rêvasser à l’ombre de son arbre, avoir partagé les gestes, la langue de ceux qui le cultivent, etc… autrement qu’à travers les images que le marchand se sent obliger d’apposer sur l’étiquette du paquet. Autrement dit : de l’apprécier comme source d’où coule quelque chose qui manifeste dans sa particularité la puissance de l’existence, sans avoir marché lentement vers la fontaine, sans avoir patiemment apprivoisé les êtres qui en jalonnent le chemin.

Je découvre avec stupéfaction que je n’ai pas vraiment appris à apprécier les arômes pourtant bien réels et tout autant subtils des « mauvaises herbes » qui poussent autour de mon logis. Pourquoi estimé-je spontanément que l’infusion de la mélisse qui s’épanouit entre les pierres de ma cour a une dignité moindre que celle d’un thé de Chine à la provenance parfaitement obscure, et à la qualité réelle, réflexion faite, tout aussi douteuse, en tout cas difficile à évaluer pour nous ? Pourquoi éprouvé-je quelque réticence à plonger dans ma tasse d’eau chaude la première sans le second ? Que manque-t-il à celle-là ? (D’abord : qui aurait encore l’idée d’infuser de la mélisse, cette « citronnelle » tellement prolifique en nos jardins, à l’aspect « d’ortie » si peu engageant ?) L’autre jour, en allant présenter à un ami une plantureuse grappe de savoureuses, sucrées et parfumées fleurs de robinier que je venais de cueillir sur une branche cassée, je trébuchai sur une corbeille de fruits (bananes d’une marque notoirement crapuleuse, achetées par inadvertance, et kiwis hors-saison) qu’il venait d’acquérir. Il avait envie de fruits, m’a-t-il dit, et goûta du bout des lèvres, non sans défiance, mon incongru présent. Le reste du rameau pourrit encore, oublié quelque part sur une table… De dépit, de retour au logis, je me jetai sur les chocolats. C’est le même ami à qui je dois de boire l’infusion de mélisse sans thé…

Le prestige aristocratique dont se colore notre nourriture est celui des conquérants d’empires, des guerriers-pillards - « Raider », « Rover » furent ou sont toujours sont des marques à succès -, des chefs de guerre aventuriers qui ramènent dans leurs coffres un butin exotique auquel ils ne comprennent rien, mais dont ils s’enorgueillissent. Ils étalent sur leur table une débauche ces trophées censés témoigner aux convives et à eux-mêmes de leur puissance, puissance de pillage en définitive, plus joliment dit : d’exploitation. A quelles conditions les produits venant de loin pourraient-ils être issus d’un véritable échange, commercial et culturel, soit d’une rencontre pacifique, respectueuse et féconde en nouvelles possibilités, bénéfique pour chacun ? Aussi, quand et comment conférera-t-on toute la « noblesse » dont elles sont dignes aux plus humbles et plus « banales » productions du terroir ? Une authentique noblesse ne consisterait-elle pas en la reconnaissance et l’exaltation de la valeur de ces ressources les plus courantes, les plus simples, les plus présentes, les plus disponibles et en leur protection ?

Combien de nos contemporains ne s’abreuvent-ils pas quotidiennement de substances sophistiquées, édulcorées, alcoolisées, colorées, aromatisées, combien n’envisagent-ils jamais de soulager leur soif tout bonnement par de l’eau, seul liquide méritant véritablement le statut de boisson, seule soulageant vraiment une authentique soif. Pourquoi cette merveille de l’univers est-elle considérée comme vile, misérable, nulle, méprisable au point de la cantonner à des rôles de nettoyage, à évacuer nos excréments, ou à éjecter sous la pression de la machine la « sale » mousse végétale qui pousse entre nos pavés ? Pourquoi dit-on « ce n’est que de l’eau » ? C’est que notre soif a été altérée au point de nous priver de la jouissance d’être désaltérés. Nos envies, nos désirs, en principe tellement facilement satisfaisables, ont été usinés au point de rester continuellement béants. Nous sommes conditionnés pour n’être jamais comblés, pour être des abîmes à engloutir des marchandises. Notre prétendue puissance s’identifie à notre capacité à avaler les objets les plus rutilants possibles qui composent le monde, à nous approprier un univers façonné par nous en le digérant. Qui ne s’enorgueillit pas, comme ces athlètes américains bouffeurs de saucisses, et comme je le fis à l’adolescence, d’avoir une « bonne descente » ou de manger comme quatre ?

Mais notre alimentation de choco-princes porte d’autres « lettres de noblesse ». Elle se couvre de marques, de blasons qui proclament la « puissance » de méga complexes (militaro ?-) industrialo-financio-commerciaux se présentant comme des « empires », organisés et administrés hiérarchiquement, s’enorgueillissant d’être « compétitifs », « concurrentiels », d’exercer leur contrôle sur les êtres (simples machines à produire et à consommer) et les lieux en se « positionnant sur le marché » - virtuellement : le monde. Ces gigantesques compagnies qui plantent partout où elles peuvent leur enseigne, dans une politique avouée d’agression, partent régulièrement à la « conquête » de nouveaux territoires - sur la terre, dans le champ de vision et d’audition, dans les maisons, dans les estomacs, dans les consciences… - qu’elles s’efforcent d’occuper. Le consommateur qui accepte de véhiculer ces marques, pour quelque risible raison qu’il invoque - « c’est de bonne qualité », « j’aime bien », « c’est connu »… - prête d’une certaine manière allégeance à ces empires et se fait embrigader par eux. Il croit profiter de cette « qualité » (en réalité de cette pseudo-« puissance ») vantée par la rhétorique de recrutement de la compagnie, laquelle n’est en réalité qu’une aventure exaltée de conquête, une équipée de pillage. Il croit que la puissance dont la marque est prétendument une garantie rejaillit sur lui : c’est sa misérable rémunération. Mais il ne fait que contribuer à confirmer l’aura de force, de pouvoir qui entoure l’écusson, il s’en fait un porte-drapeau de plus et renforce l’exaltation de l’aventure.

Faites donc l’expérience : présentez un « thé glacé » à vos hôtes. Il ne s’agit ni plus, ni moins que d’un peu de thé « en trop » qu’on a laissé refroidir, puis réfrigéré et auquel on peut ajouter, pour l’agrémenter, du jus de citron, du sucre, des feuilles de menthe, de mélisse, des morceaux de fruits… (j’y ai déjà laissé tremper un noyau de pêche : délicieux !). Il faudra passer par tout un embarras d’explications, de grimaces, de sourires gênés, d’hésitations méfiantes pour faire accepter la boisson, mais seulement « pour goûter ». Par contre, nommez cette dernière en anglais - cette langue d’un empire pillard - et sortez une bouteille en plastique de la marque bien connue, au contenu à la provenance parfaitement obscure - et suspecte - malgré la littérature de l’étiquette, cela passera tout seul et la convivialité conventionnelle ne subira aucune anicroche.

C’est que le seigneur de masse ne fait pas grand-chose par lui-même : il consomme des plats tout préparés et soigneusement présentés à son intention avec force d’emballages. A son service - c’est ce qu’il croit - travaille la complexe machinerie agro-industrielle, soit toute une armée d’esclaves-robots et leurs aidants, dont l’électroménager n’est que la manifestation domestique. Comme des alignements de laquais figés, les rayons des supermarchés lui présentent avec déférence de multiples propositions de souper toutes plus somptueuses les unes que les autres, qu’il lui suffit d’agripper et de jeter dans son carrosse d’abondance. Même la purée lyophilisés la plus insipide se présente comme un festin royal que l’auguste bouche n’a plus qu’à engloutir, sans avoir de réel travail à fournir. De retour au palais de banlieue, toute la technologie du royaume se mobilise pour chauffer, cuire, rôtir, frire, réfrigérer, percoler le repas de sa petite majesté. Les micro-ondes s’affairent dans la poche de plastique perforée pour que les pommes-vapeur du maître des lieux soient prêtes sans tarder, selon son bon plaisir. Ting ! un agréable tintement annonce la venue du plat. Monsieur est servi. Le festin terminé, une complexe filière poubellière s’occupe de faire immédiatement disparaître de la vue du maître les reliefs et emballages, et la vaisselle est nettoyée par la fée électricité dans un festival de fontaines digne de Versailles, pendant que son propriétaire peut digérer dans de moelleux coussins en regardant à loisir les divertissements préparés pour lui par les bouffons télévisés.

« Vous n’avez à vous occuper de rien : nous faisons tout pour vous. » Tel est, décliné à l’envi, le discours du commercial qui frappe à votre porte. Celui-ci se présente comme votre serviteur et vous assoit sur un trône de majesté. « A nous le basses besognes, à vous la tranquillité, la sécurité, le plaisir et la reconnaissance : vous n’avez qu’à apposer ici une toute, toute petite signature, et à verser une somme négligeable, car il y a bien sûr quelques frais. » Combien sont-ils quotidiennement à ainsi quérir le seing de nos Seigneuries ? Combien sont-ils, prêts à faire un luxe de courbettes pour mendier notre décision, notre « choix » (le meilleur) en leur faveur, l’exercice de notre pouvoir (d’achat), en échange de quelque simulacre d’attributs d’un ersatz de puissance. Le vendeur professionnel campe immédiatement les rôles : il est le conseil du roi, le fournisseur de la cour, celui qui pense pour vous, et vous laisse tout le mérite, le prestige, la gloire. « Félicitations ! Vous avez pris la bonne décision. Vous avez acquis l’appareil X », commence tous les modes d’emploi. « Remarquable stratégie (la mienne), Sire. Vous êtes le plus fort. » Autrement dit : « épargnez donc à Votre Majesté la peine de penser et jouissez plutôt du divertissement que voici. » C’est que le monarque a d’autres choses à faire, de la plus haute importance, que de s’occuper de viles besognes : il doit gouverner, autrement dit donner le spectacle de la puissance. L’acte d’achat, le « choix » de la marchandise fait rejaillir sur le maître-acheteur toute la puissance symbolique enfermée dans le fétiche, produit d’un affairement dans l’ombre de tout un complexe d’humains, de matériaux et de machines.

Même le « faire soi-même » (do it yourself), tellement à la mode, n’est jamais qu’un jeu pour aristocrates-payeurs, préparé à l’avance par une armée technico-économique. Comme ces chasses d’antan où un équipage nombreux acculait et épuisait la bête, bientôt rejointe par le seigneur à qui l’on passait, sous haute sécurité, la lance ou l’arc pour un coup de grâce arrangé. « Bravo, Sire, vous êtes le plus vaillant chasseur !» Les princes de tous les temps ont eu la marotte de simuler de mettre la main à la pâte. Ainsi d’aucuns prétendent faire leur pain « eux-mêmes » en alimentant de produits pré-conditionnés un robot bien propre aux angles bien ronds. Qui n’a jamais éprouvé la gloire d’avoir « monté soi-même » un meuble en obéissant à des pictogrammes pour demeurés, avec pour seul « outil » la redondante clé en S fournie avec dans le paquet ? Tout est organisé, planifié, pensé par des ingénieurs professionnels pour que l’opération réussisse comme par magie, pour que je ne passe pas pour un incapable, pour que j’aie le sentiment d’ « y être arrivé » sans me donner la peine d’apprendre fastidieusement la boulangerie ou l’ébénisterie. Seul un grand seigneur, incarnation du pouvoir, peut réussir tout ce qu’il entreprend du premier coup, il ne peut qu’être bon en tout, puisqu’il est forcément le meilleur. Il ne peut y avoir d’hésitation, d’essai-erreur, d’expérimentation, de maturation, d’initiation longue, puisque j’ai payé. J’ai accompli l’acte souverain : le monde doit m’obéir.

Faire véritablement soi-même, aller laborieusement et patiemment à la rencontre du matériau brut, apprendre avec humilité et curiosité ses complexes propriétés, s’y soumettre pour ensuite lui proposer une transformation, un cheminement, c’est se compromettre avec le vil. Se passer des préparateurs et retrouver la proximité gratuite avec la richesse d’un monde-ressource, c’est sortir de la dialectique de la domination. Eviter les intermédiaires, contourner l’Administration, c’est court-circuiter la saisie hiérarchisée et parcellisée de l’empire sur le monde. Se frotter directement à lui, en toute nudité, c’est poser un obscène acte d’anarchie. « Ne touche pas à ça! C’est sale ! », c’est ainsi que nous avons appris, depuis la plus tendre enfance, à suivre les filières instituées pour tisser notre rapport au monde, autrement dit : à respecter la cascade de soumissions successives. Nos bienveillants éducateurs nous ont soigneusement castrés du possible pour nous corseter dans le permis, afin de faire de nous à notre tour de petits chefs, des dispensateurs de permission. Le prince ne cherche pas ce qui est possible, il dit ce qui est permis. Le permis est une forme dégradée du possible, caricaturé dans une dramaturgie de la puissance-domination. Si au lieu de m’inscrire dans la longue chaîne de distribution de la permission, je la ramasse, la raplatis en simple jeu de possibles entre le monde et moi, je dis l’inanité et la vanité de cette mascarade. Le faire soi-même en kit ne laisse pas la place au possible. Même s’il prétend rendre quelque chose possible, il ne fait en réalité que permettre une certaine réalisation, susciter l’advenue du prévu, comme prévu. D’ailleurs, il s’accompagne toujours d’un mode d’emploi ou de recettes au ton impératif : « faites ceci, puis cela …» afin d’obtenir le résultat « comme sur la boîte » ou « comme dans le catalogue ».

Le roi ne peut pas faire n’importe quoi : il doit tenir son rang. Il doit jouer son rôle d’incarnation de la force. Il est inconcevable qu’il ne serve pas à ses hôtes « de marque », selon l’étiquette, des produits d’un certain standing. Dans un décorum chargé d’armoiries, le grand seigneur sort sa riche vaisselle et y présente des denrées sophistiquées. Le grand prince est l’{équipé}, équipé pour la guerre, équipé pour habiter, équipé pour produire et transformer, équipé pour recevoir. Il possède la forge, le four et le moulin, il porte l’armure et l’harnachement et brandit l’enseigne de la puissance. Il joue le rôle principal, celui de l’équipé sur-puissant, dans le spectacle de l’équipement du monde, dans le spectacle de l’ « arraisonnement » (cf. Heidegger) du monde par l’appareil. Ce rôle a été repris par le possesseur du capital, l’investisseur dont la puissance financière permet l’équipement, l’appareillage, l’armature de telle entreprise ou telle expédition. Le petit prince domestique que nous sommes encore presque tous tient quant à lui son rang, se rassure sur sa dignité en s’équipant d’appareils, gadgets et autres bibelots. Il s’entoure d’une cour qui manifeste à ses amis, à ses voisins, au passant sa qualité d’arraisonneur du monde, d’arraissonneur de pelouse, de mauvaises-herbes-entre-les-dalles et de mousse-sur-les-murs, d’arraisonneur de route, de lumière, de chaleur, d’eau, de vaisselle, de lessive, d’aliments, de musique et de spectacle, etc.

Le gueux, quant à lui, ne possède pas ces moyens technologiques de domination coercitive du monde. Il ne possède que ce qu’il a sur lui, fait avec ce qu’il trouve le long du chemin. Il dispose éventuellement d’un couteau, une calebasse, un peu de levain, quelques semences. Il a avec lui toutes ses connaissances, les leçons de ses expériences, une certaine habitude de créer des rapports de société féconds avec les différentes entités qui peuplent le monde, une aptitude à observer, à sentir, à déceler les puissances multiples que recèlent ses rencontres et à en accueillir le développement. Il frôle de ses doigts les herbes folles qui poussent le long du sentier, cueille distraitement une feuille à mâcher, une fleur qui l’accompagnera de son parfum, quelques graines… Il ensemence le monde d’un léger geste de la main, dans le creux de laquelle il recèle tant de jardins en puissance. Le simple, le pauvre, le sage, le véritable voyageur a toujours sur lui tout ce qu’il lui faut, qu’on ne peut lui voler, et le monde fournit le reste. Il est chez lui, à son aise partout. Il est infiniment riche de tout l’univers qui lui est infiniment confortable.

Tout prince qui se respecte, lorsqu’il se rend à sa résidence d’été, même si c’est en masse et dans le plus miteux des campings, emporte avec lui un maximum d’équipements. Il trimballe toujours un véritable charroi d’objets qu’il croit être indispensables à son confort. Il préfère s’alourdir et s’encombrer plutôt que risquer de manquer d’un de ces gadgets parfaitement superflus dont il a l’habitude de s’entourer. Il préfère (on y a travaillé pour lui) dépenser des quantités folles d’énergie et d’argent plutôt que de voyager léger et faire avec ce qu’il trouverait sur place. Il s’efforce d’amener avec soi son monde : celui qu’il croit maîtriser, contrôler, dominer, posséder. Il s’installe, s’impose, s’implante dans un environnement a priori hostile qui devra le servir, le confirmer dans sa majesté, lui servir le spectacle de sa domination sur les êtres, le rassurer sur le fait que le monde lui appartient partiellement. Tout est prévu, professionnellement programmé pour qu’il ne manque de rien. Il ne prend pas de risques. Pour être sûr, il va au « Club » dont on l’a convaincu qu’il était digne d’être membre : que des gens bien. Le décor est aménagé pour que dès son arrivée, il soit sûr d’être accueilli selon ses désirs. Le touriste-seigneur ne compte pas sur l’hospitalité. Il veut être certain de trouver la table servie pour lui. Après tout, il a payé pour…

Décroissance, alternative et dialectique du soupçon

« J’ai payé, donc j’ai droit à… » C’est en terme de droit que le monarque domestique justifie le service que les choses et les êtres lui doivent. Le droit… cette tentative de fixation explicite d’un ordre du monde. J’ai payé, j’ai exercé mon pouvoir, mais aussi : j’ai sacrifié de moi-même. Le roi paie de sa personne, il s’expose : c’est un héros. S’il exerce sa puissance coercitive sur le monde, il se met du même coup à la merci des coups du destin. Rares sont les princes qui vivent vieux. S’il trône en hauteur, dominant la masse grouillante, il est exposé aux regards, aux convoitises, aux complots et à la foudre céleste. Qu’il ait par lui-même - au prix, bien entendu, de lourds sacrifices - gravi les degrés l’y menant, ou qu’il y ait été propulsé - il n’a pas eu le choix, le pauvre - par la naissance, le prince paie sa haute situation par l’amputation d’une partie de son intégrité d’homme. Le droit dit le rapport entre ce prix et sa contrepartie, il scelle la transaction commerciale entre l’individu et ce que lui doit le monde, entre ce que doit l’individu au monde et ce qu’il a le droit d’en attendre. Le droit a la prétention de régler le trafic, la circulation de la puissance. Tu est né ici ou là : tu as droit à ceci ou cela. Tu as fait ceci ou ça : tu as droit à… mais aussi tu as le devoir de…

« Tous les hommes naissent libres et égaux en droit. » Droit à la vie, à l’éducation, à la culture, etc., etc. La démocratisation n’a pas fondamentalement changé cette distribution réglée d’une prétendue puissance. Elle n’a fait que l’étendre et la systématiser encore plus en la confiant exclusivement à l’Etat (de droit) national. Elle a encore plus ancré dans la naissance, comme pour les monarques de jadis, notre pouvoir sur la population du monde, et le service que nous avons le droit d’en attendre. Avec l’égalité démocratique, nous avons en principe tous acquis le statut d’héritiers d’une puissante dynastie (« dynastie » renvoie étymologiquement à « puissance » : dynamis en grec). Par le simple fait que je naisse, le monde et la société me doivent théoriquement toute une série de services : la protection, l’éducation, la culture, etc. Mais quel en est le prix ? Y en a-t-il un ? Qui doit le payer ? Comme le monarque de jadis, n’est-ce pas à moi de payer ce prix par ma {situation}, par mon exposition, par la tenue d’un poste, l’occupation d’une place dans cet appareil étatique sophistiqué qui œuvre à garantir mon droit ? Pratiquement tout ce dont je dispose dans l’existence m’arrive par l’entremise de cette administration : protection, nourriture, instruction, divertissement. Ne dois-je donc pas, en contrepartie, travailler au maintien et à la prospérité de cet appareillage d’arraisonnement du monde, de captation, de conditionnement, de manutention, de standardisation et de distribution de sa puissance ? J’ai la chance de naître dans le giron de la Civilisation des Droits de l’Homme. N’ai-je pas confusément un certain devoir envers cette « civilisation » à laquelle je n’ai en définitive rien demandé ? N’a-t-elle pas une demande vis-à-vis de moi, une attente ? De quoi vivent les civilisations ? Une civilisation peut-elle être autre chose qu’une entreprise d’arraisonnement du monde, de gestion des ressources et de distribution de la puissance ?

Il me semble qu’on ne puisse véritablement régler la puissance. Cette dernière est multiforme, fugace, subtile. Elle se tapit dans les recoins des situations que nous vivons. Les puissances multiples fourmillent sous les événements qu’elles portent d’un bout à l’autre de nos vies. Aucun Etat n’est à proprement parler en mesure de distribuer un authentique pouvoir, ni sur le monde, encore moins avec le monde. Aucun Etat n’est en mesure de faire respecter à la lettre les « droits de l’homme » : il n’en offre tout au plus qu’un simulacre et avale pour son propre fonctionnement au moins autant, si pas plus, qu’il ne donne ou ne garantit. Par exemple : l’éducation à laquelle nous avons généreusement droit, lorsqu’elle nous est effectivement dispensée, revient pour la plus grande part à notre « formation » en vue de l’occupation d’un poste au service de la prospérité de la Nation, de l’Etat, du Pays, de la Civilisation, de la Société (comme on voudra)… Cette instruction a pour noble prétention de nous fournir les clefs donnant accès aux ressources de l’existence. Mais elle nous « formate » surtout, en nous fermant toute une série de portes - par nos « choix » qu’on nous fait prendre pour des renoncements -, pour nous cloisonner dans une fonction d’administrateur partiel du monde à l’intérieur de l’appareil, rôle pour l’occupation duquel nous serons rémunérés au moyen d’une puissance frelatée. Semblablement, la prétendue subsistance que la Société nous garantit, en vertu du droit à la vie, se fait sous forme de produits de consommation incapables de nous rassasier et qui, au contraire, aiguisent notre état de besoin pour le plus grand profit de la prospérité marchande.

La Civilisation n’exerce aucun contrôle sur les puissances à l’œuvre dans l’existence. Ou plutôt : il n’existe pas ainsi une entité appelée « Civilisation » ou « Etat » ou « Société » qui posséderait les clefs du contrôle des puissances du monde. Je suggérerai ceci : les humains (vous, moi) formulent la notion de « puissance » dans leur recherche d’intelligibilité de ce qu’ils vivent. Cette « puissance » qu’ils sentent à l’œuvre derrière leurs expériences, ils craignent qu’elle leur échappe. Alors, au lieu de travailler à en affiner le concept - quitte à l’abandonner -, à en approcher la vérité, ils s’en construisent un fétiche, ils la montent en spectacle et se donnent ainsi à bon marché l’illusion de la comprendre et de la posséder. Au lieu de tenter de répondre à la question : qu’est-ce que la puissance, quelle est-elle et où se trouve-t-elle ?, nous nous ingénions à investir telle entité, tel personnage ou tel costume du rôle de représenter ce quelque chose ou cet état de l’être qui nous fascine et nous intrigue tant. Les rois de jadis, tout comme l’Etat moderne, la société marchande et ses produits, toute structure administrative ou le citoyen démocratique, dépositaire de la souveraineté et détenteur du pouvoir d’achat, ne seraient en définitive que des objets ou des personnages magiques à qui nous attribuerions pour nous rassurer, de par leur faculté apparente à dominer, le pouvoir de capter, de retenir et de diffuser ce que nous entendons par le terme de « puissance ».

Ne pourrait-on pas plutôt, devant la misère manifeste dans laquelle nous entraîne une civilisation qui semble tant bâtie sur une telle conception de la puissance, réviser ce concept même et tenter de se rapprocher de son intuition originelle, de sa forme au moment où il a sans doute apporté un éclair d’intelligibilité dans l’existence des hommes, au moment où il a constitué un véritable « progrès », bien avant qu’il ne soit récupéré, falsifié, détourné par les peurs et les angoisses des hommes? Ne pourrait-on pas, en même temps, réinvestir ce terme des éléments d’intelligibilité que nous croyons déceler au cours de nos propres expériences, et auxquels il semble faire écho ?

Ne pourrait-on pas infléchir la civilisation dans le sens non plus du spectacle d’illusionniste d’une puissance à capturer, à maîtriser et à dispenser, mais d’une ouverture à la multiplicité des puissances que recèlent chaque situation, chaque rencontre, et à cultiver la faculté de faire société avec ces puissance en y apportant sa puissance propre qu’on aura également pris un soin infini à cultiver, à apprivoiser, à scruter ? Une « civilisation » plus authentique ne consisterait-elle pas en l’épanouissement de cet {art de faire société avec des puissances}, autrement dit d’habiter les événements de l’existence avec cette attention à ce que peuvent, ensemble, les différentes entités - dont nous-mêmes - qui peuplent les situations ? Ne peut-on envisager d’entraîner la civilisation dans une aventure de véritable « société » avec toutes les entités qui peuplent le monde, « puissante » au sens de « riche en possibles ».

Une telle civilisation devrait défendre le « droit à la pauvreté », soit le droit à ne pas avoir de droits sur…, le droit à ne pas se faire servir par le monde et les êtres, le droit à ne pas « bénéficier » d’un enseignement organisé, d’une culture subsidiée ou de nourriture usinée. Le droit à se fournir à même le monde et ses multiples puissances, dans le respect de celles-ci, sans passer par la structure administrative. Le droit de ne régner sur aucune parcelle, de ne recevoir d’ordre de personne et de n’en donner à personne. Pour faire société avec les habitants du monde sans prétendre les dominer, les contrôler - conditions, selon moi, indispensable pour véritablement « faire société » -, il nous faut pouvoir abdiquer nos droits seigneuriaux octroyés par la « civilisation de puissance » (livre de B. de Jouvenel). La civilisation ne sera en effet vraiment « puissante », orientée vers la puissance, que si, au lieu de s’efforcer d’étouffer tout puissance autre que le polichinelle qu’elle s’en fait, elle nous permet, nous invite même à nous ouvrir à ce que tout ce qui peuple notre existence recèle de véritablement puissant. Le « pauvre », dans cette perspective, n’est pas celui qui se trouve tout en bas d’une structure de domination, mais celui qui se tient en dehors d’elle, celui sur qui cette structure n’a pas prise, celui qui ne parle pas son langage.

La Civilisation de la puissance-domination a voulu, dans sa mise en scène des forces à l’œuvre dans l’existence, conférer au pauvre le rôle de donner le spectacle de la misère, afin de détourner l’attention de la misère réelle qu’elle creuse au cœur des vies de tout un chacun. En identifiant fallacieusement misère et pauvreté (cf. Majid Rahnema, {Quand la misère chasse la pauvreté}), en instituant la misère comme exclusivement « matérielle », soit comme manque d’équipement, elle tente de masquer la profonde misère, disons : « morale » (au sens d’indigence des mœurs, sans connotation « moralisatrice », précisément) qui gangrène jusqu’aux personnages reconnus comme les plus « puissants ». Au pauvre, maintenant à refuser cette mise au pas, cette instrumentation, en donnant la démonstration qu’il vit, en intimité avec les puissances multiples du monde, une société plus riche, c’est-à-dire en faisant à la Civilisation l’affront d’être tout simplement heureux.

De tels propos sont bien sûr directement exposés au soupçon d’incompétence pour parler de pauvreté et à plus forte raison pour en faire l’apologie et y inviter, moi qui ai eu la « chance » de naître dans un milieu dit « aisé », voire « privilégié » (mais sans excès). Ne l’ayant jamais vécue, ou plutôt : n’en ayant jamais souffert, je ne serais pas qualifié pour en parler, pourraient me reprocher les riches qui ont « souffert » pour le devenir (riches) ou le rester, aussi bien que les « pauvres » qui luttent encore pour avoir droit à une part des « richesses ». Pourquoi faudrait-il absolument souffrir de quelque chose pour pouvoir en parler ?.. C’est pourquoi je me permets de requalifier le concept de pauvreté en disant : ce que j’entends par pauvreté, c’est cet état dans lequel j’entre tous les jours volontairement un petit peu plus, et qui me procure également de plus en plus de bonheur. C’est cette « simplicité » de l’existence, ou plutôt le renoncement à cette simplification - et en même temps complication - de l’existence par sa réduction à des échanges marchands, qui m’en fait retrouver la riche et généreuse complexité. J’apprends, en contournant la médiation de l’argent et du spectacle qui en est le corollaire, à apprivoiser le foisonnement du monde, à m’y insérer dans la jouissance, à y faire société avec des multiples puissances qui sont toutes des ressources. Régulièrement, au cours de l’histoire, des individus ont prôné une semblable voie : Diogène le Cynique, Jésus, Saint Benoît, tels sages de l’Orient. Dans certaines contrées, comme jadis chez nous, ceux qui la suivent sont encore acceptés, respectés, voire valorisés. C’est cette pauvreté vécue-là, que d’aucuns nomment actuellement « simplicité volontaire » ou « décroissance », dont j’ose parler.

Aussi, pour ceux pour qui la souffrance compte encore : je parle vraiment depuis le fond de la misère : une misère à laquelle personne ne pourra dénier sa réalité ; une misère qui apporte souffrance et qui tue très souvent. C’est la misère des gens « aisés », des « privilégiés », peut-être pire que toute autre, puisque malgré l’aisance et les privilèges. Une misère qui doit se taire, qui n’a pas le droit de se dire, de se dire « misère » en tout cas, une misère obscène qui ne peut monter à la tribune faute d’être spectaculaire, faute de pouvoir donner le spectacle que l’on attend de la misère afin de pouvoir la supporter, pire : l’accepter. Cette misère n’est pas manque de ressources (relativement facile à combler) : elle est incapacité d’étancher sa soif à quelque source que ce soit. Elle n’est pas manque de ce qu’il faut pour être heureux : elle est incapacité foncière d’être heureux, défaut ce qu’il faut être pour jouir de l’existence. C’est une misère de princes, une misère « noble », mais une misère tout de même, qui a partie liée à toute autre forme de misère. Dans le fond, ne sont-ce pas différents bouts d’une même misère qui gangrène le monde ? L’insatisfaction gloutonne du prince ou du consommateur « occidental » ou « du Nord », comme on dit, n’est-elle pas directement liée à l’indigence du manant ou du « Sud » ?

Toute cette rhétorique que je viens d’étaler pourrait toujours être retournée comme une crêpe par les « gens normaux », les « gens bien » et autres « gens qui travaillent, eux ». Ils nous diront sans doute que tout ceci n’est qu’ « idéalisme », « utopie », « jeu sur les mots » et, au fond, envie, jalousie par rapport à leur propre belle et enviable situation. Autrement dit : complexe d’impuissance. Ils diront peut-être - je l’entends d’ici - que je déguise sous de belles mais confuses et inconsistantes paroles ma propre indigence, mon « manque d’ambition », ma paresse, voire mon inadaptation congénitale à la « dure réalité de la vie » et de la « Société ». J’essaierais de justifier mon inertie, ma nonchalance à m’engager dans la « vie », à y « faire quelque chose », à y trouver une place, en bâtissant sur du vent des discours alambiqués et narcotiques.

Même, attendons nous à essuyer le mépris des bad boys des rues, de ces rois du trottoir, ces jeunes à l’esthétique censément « rebelle » habillés de marques prestigieuses, y compris cet horrible motif de sacoche de vieille femme sur telle casquette ou tel étui à téléphone cellulaire. Nous ne susciterons sans doute aussi que moqueries chez certain caïd tatoué ou autre dandy. Peut-être penseront-ils sincèrement que je n’ai décidément « rien compris à la vie », que je n’ai pas compris comment « il fallait être », bref, à nouveau, que je suis foncièrement inadapté.

Toute ma rhétorique a bien entendu pour objet de retourner à mon tour la crêpe que tous ces personnages qui ont l’air si adaptés me présenteraient comme étant la « vraie vie ». Je m’efforce de leur soulever le kilt en les resituant dans une description de l’ouvrage de la Société comme mise en place d’un spectacle fallacieux de la puissance. J’ai l’air de dire : « ils se prennent pour des rois et se comportent comme tels. En faisant cela, ils se trompent et ne laissent aucune chance à des liens sociaux ainsi que des rapports à l’environnement harmonieux. » Moi aussi, de mon côté, je m’ingénie à montrer qu’ils n’on vraiment rien compris au jeu dans lequel ils sont entraînés. Chacun, en somme, frappe de soupçon la pertinence de la grille à l’intérieur de laquelle l’autre prétend décrire la réalité. Comment en sortir ?

Méditer la puissance

Peut-être justement en utilisant comme planche de navigation d’un bord à l’autre cette notion de « puissance ». En s’imprégnant de ce qu’elle peut vouloir dire pour tel interlocuteur et en se rappelant ce qu’elle a pu vouloir dire pour nous alors que nous étions encore dans un optique semblable. Comment je me sentais, lorsqu’un jour j’étais encore plus ou moins « comme eux » ; comment est-ce que je voyais les choses ; qu’est-ce qui importait ? Quel sentiment de puissance j’ai éprouvé en achetant tel jouet, tel appareil ? En décrivant ensuite l’évolution de cette notion ; comment j’en suis arrivé à celle que j’esquisse ici. Ensuite, je puis en toute humilité proposer ma « nouvelle » appréhension de la puissance. Je puis dire : « je sais bien qu’avant j’étais plutôt comme vous. Mais maintenant, pour moi, la puissance, c’est plutôt ceci. C’est ça qui me semble important. » Il m’apparaît, détrompez-moi, que ce terme de « puissance » peut parler à beaucoup, que pour la plupart, il renvoie à quelque chose d’important, que si l’on parle de « puissance », on peut avancer.

Notre attachement à la "puissance", quoi qu’on entende au juste par ce terme, suggère par lui-même que ce mot doit être comme une porte vers quelque chose de fondamental de l’existence. Méditer la puissance, que ce soit en poussant presque machinalement le bouton "power" d’un quelconque équipement électrique, en mettant la clé dans le contact de sa 4X4, en s’achetant un énième sac à main ou bien en contemplant un coucher de soleil, en jouissant du silence de la forêt, en ensemençant son jardin, c’est toujours méditer dans une voie relativement juste, en tout cas féconde en rapprochement. Si l’on arrive à s’accorder sur le fait que la puissance est avant tout à méditer, dans une perspective d’approche d’une plénitude de l’existence, et non pas tant à exercer, à démontrer ou à mettre en scèhe, je crois qu’il n’y a aucune arrogance à proposer une nouvelle intelligibilité des choses, et à la soumettre à l’épreuve des faits.

Justement, l’époque que nous vivons semble appeler un changement assez radical de nos façons d’appréhender le monde, l’existence et surtout une modification de leurs manifestations dans nos modes de vie. De partout on clame qu’il y a urgence. Le catastrophisme ambiant ne laisse pas de susciter angoisses, culpabilisations et raidissements. Alors que l’on ne s’alarme souvent qu’en déplorant le défaut d’action, notre monde est précisément en panne d’intelligibilité. Comme dans tout mouvement de panique provoqué par quelque catastrophe, avant de savoir par où sortir, on éprouve le besoin de savoir « ce qui se passe ». La petite réflexion présente ne se veut être qu’une modeste proposition de contribution à l’intelligibilité de la situation présente. Lorsqu’il s’agit d’effectuer des changements aussi profonds de ce sur quoi nous basons nos actions quotidiennes, il me semble qu’il importe de les reprendre par la racine. « Il faut arrêter de vivre ainsi », entend-on, « il faut « décroître » ». « Mais pourquoi en est-on arrivé à vivre ainsi ? Quel est le sens de ce mode de vie qui s’avère si désastreux, et pourquoi l’est-il ? Pourquoi y tenons-nous tant ? », proposé-je.

Je crois avoir suggéré que les valeurs qui sous-tendent notre mode de vie, le personnage que nous y tenons, la description du monde qu’il implique, n’est soutenable pour la planète que s’il ne concerne que quelques individus, mais devient désastreux s’il s’étend aux masses. En d’autres termes : la terre peut supporter le mode de vie dispendieux de quelques rois et princes localisés, mais pas d’une multitude. Je pense que cette description, même si elle est peut-être « épistémologiquement » douteuse, a du moins le mérite de ne culpabiliser personne. Elle est capable, à mon sens, d’amener en douceur quiconque veut bien lui accorder une oreille, à glisser vers une existence plus épanouie et moins destructrice sans se remettre en cause fondamentalement soi-même, comme y amènerait fatalement une dramaturgie du péché, une dialectique du bien et du mal.

Ne supposons donc pas la mauvaise foi de nos interlocuteurs éventuels, leur ignorance ou leur méchanceté intrinsèques. Partons au contraire de leur sensibilité à la puissance et reconnaissons-en la justesse. Admettons: nous recherchons tous la puissance. Ce qui nous intéresse dans l’existence, c’est l’aspect “puissance” sous lequel elle se manifeste. Puis invitons-nous les uns les autres à la méditer et à la vivre. Méditer la puissance, ce n’est plus tant s’insérer comme intermédiaire dans une chaîne qui prétend distribuer effectivement cette puissance de façon linéaire, que la réfléchir: soit se placer entre elle et elle-même en totalité, être l’écran sur laquelle elle se projette, le miroir sur lequel elle peut venir chatoyer. C’est se situer au beau milieu de la puissance, l’habiter, résonner de la puissance du monde comme un foyer où elle converge. Méditer et vivre la puissance, c’est se laisser toucher et ébranler par les puissances multiples qui émanent du monde et les laisser rebondir à même sa propre vie, c’est être un point focal où elles se rassemblent pour mieux se redistribuer ensuite, de façon nouvelle. Je décrirais cette puissance-là non plus comme la déclinaison quantitative (et donc chiffrée) d’une abstraction, mais une démultiplication de qualités en cascade.

J’éprouve en outre au quotidien qu’une telle tentative de rendre intelligible le pourquoi de nos comportements et envies, apporte fondamentalement de la positivité. Comme je l’ai effleuré plus haut, la « pauvreté » à laquelle cette redescription de la vie invite, n’est point une pauvreté contrainte, ni un renoncement. Au contraire, la réorientation de la notion de puissance telle que pratiquée ici raconte l’histoire de retrouvailles. C’est plutôt le mode de vie « princier » qui est un renoncement à la véritable puissance de l’existence. Et en renonçant à ce mode de vie, on renonce au renoncement et on retrouve une puissance démultipliée, rencontrée intimement à chaque tournant de nos instants de vie. En d’autres termes, ce n’est pas tant, comme suggéré plus haut, au pauvre de faire la démonstration de la richesse de son existence en osant sans honte être heureux, qu’à l’homme heureux de ne pas cacher pudiquement que c’est dans le contexte d’une relative pauvreté qu’il a trouvé son bonheur.

Je n’entends pourtant pas discréditer en elle-même la « noblesse » mais, à son tour, lui redonner un contenu riche et intéressant. Comme me le faisait récemment remarquer un ami, il est ou il fut une noblesse de campagne, toujours les pieds dans la crotte, qui se sentait investie de la mission d’avant tout sauvegarder et faire prospérer ses « terres » (milieu nourricier) et leurs habitants. Lorsque je parle ici de mentalité et de mode de vie aristocratiques, je ne fustige bien entendu pas ces hommes et ces femmes véritablement nobles et généreux qui avaient à cœur l’épanouissement des population, des bêtes, des forêts qu’ils remerciaient la Providence d’avoir confiées à leurs soins. J’ai envie de croire que l’origine de la noblesse se trouve dans l’action bienveillante et respectueuse de ces protecteurs de la terre et des êtres. Le mot même « aristocratie » le dit : c’est le pouvoir, ou la force aux meilleurs, c’est-à-dire aux plus à même de préserver la communauté. Cette dernière mérite pour la diriger ce qu’il y a de meilleur. Dans l’aristocratie actuelle, il y a encore souvent ce souci : en donnant aux enfants la meilleure éducation possible, en favorisant les vertus comme la générosité, la responsabilité. Nicolas Machiavel, le si approximativement jugé lorsqu’on rajoute « -ique » à son nom, ne suggérait pas au Prince de se comporter autrement, s’il tenait à rester prince. Nous avons là une véritable noblesse qui oblige, non pas qui ordonne et impose par la menace, mais qui rend obligeant.

Ce que j’essaie de dénoncer, c’est l’attitude de cette noblesse d’empire, cette noblesse de cour coupée de sa terre telle qu’un Roi Soleil a pu la favoriser. C’est une certaine manière d’être qui a pu être celle de cette aristocratie aux mœurs légères chargée de jouer le divertissement spectaculaire d’une puissance contrôlante centralisée. Ce que je déplore, c’est la non-remise en question ultérieure d’une telle structuration spectaculaire et administrative du monde, et la récupération par la bourgeoisie des affaires des oripeaux de la noblesse des intrigues qu’elle a décapitée, puis leur généralisation à l’ensemble du corps social. En définitive, c’est ce jeu de rôle qui est fallacieux, cette mise en scène grossière des rapports de puissance que nous entretiendrions avec le monde.

La puissance-soumission mène à l’impuissance. Tout personnage qui s’habille de lumière, de panache et de machines et prétend par là être reconnu comme contrôlant et maîtrisant telle parcelle du cosmos en vertu d’un droit transcendant, doit nous faire pouffer de rire, et non pas susciter notre ébahissement recueilli, comme ces émissions de télévision à succès qui pénètrent dans l’intimité des « célébrités» et nous dévoilent qui leur yacht rutilant, qui leurs fêtes délirantes, ou encore comme les royales photos qui ornent ces boîtes de biscuits à thé pour vieilles dames. Et leurs « bonnes œuvres » - « ils ont les moyens, eux » - ne doivent pas nous faire oublier l’ineptie du modèle désastreux qu’ils véhiculent en leur conférant l’apparence de cette « noblesse noble » dont je viens de vanter les mérites.

Méditer la puissance de l’existence n’est pas la médier, ce n’est pas en porter le masque et les insignes, soit faire étalage d’une version frelatée d’elle, puis faire mine de la dispenser. Méditer n’est pas médiatiser. Une noblesse qui susciterait mon respect consisterait justement en la méditation et le vivre de l’existence en ce qu’elle recèle de puissances. Une telle noblesse implique avant tout le respect de cette même faculté chez tout un chacun. Le noble se doit de préserver tout autrui comme être méditant et vivant la puissance. Le spectacle actuel qui est donné par la notre civilisation, son fric, ses vedettes et sa jet-set a raison en ce qu’il dit "la vie est puissance", et c’est en cela qu’il nous émeut à juste titre et nous emporte, mais il gâche son propre message en l’inscrivant sur fond d’aliénation. C’est en coupant l’accès d’autrui à la plénitude de la puissance de l’existence que se construit une telle mise en scène. C’est en tuant l’homme de masse comme méditant et vivant effectivement la puissance que certains se constituent comme la médiant et la médiatisant, passages obligés pour se donner l’illusion d’y participer.

L’authentique noblesse, la véritable virtù (Machiavel), c’est à tout un chacun de la cultiver : là serait une féconde « démocratisation ». Invitons chacun à être « le meilleur » non pas à faire montre de sa puissance de maîtrise sur son environnement, mais de sa capacité à accueillir et favoriser les puissances multiples que recèle ce dernier. Soyons des protecteurs de la terre et des êtres non pas en les soumettant, en les assujettissant, en les arraisonnant, mais en entourant de nos soins la fécondité de leurs puissances propres, en préservant la richesse de leurs possibles et en en suscitant l’épanouissement. Faisons-nous aimer de ce qui peuple notre entourage en pratiquant à son égard ce mélange d’audace et d’attention qui le rendra fécond. Comme le conseille Machiavel à son Prince, habitons notre royaume. « Domination » ne renvoie en définitive pas nécessairement à « soumission », mais à « domus », la maison, le domaine. Que notre royaume soit pour nous une maison que nous entretenons afin qu’elle reste hospitalière. « Dominer » le monde signifierait entretenir et augmenter sa qualité de maison, de lieu propice à l’habitation ; en un mot : s’y sentir chez soi et faire en sorte que chacun y soit chez soi. Point n’est besoin pour cela de le maîtriser, de le juguler, de le contrôler, de faire la démonstration d’un pouvoir de le détruire ou de l’aliéner, autrement dit : de le posséder.

Soyons donc ce Petit prince qui se sent responsable de sa rose et de ses volcans tout en restant susceptible d’être surpris par eux. Nous serons véritablement « puissants » lorsque nous serons l’enfant qui sait qu’il est le roi du monde, parce qu’il se sait capable d’en féconder d’un geste, aussi maladroit soit-il, les multiples puissances qu’il est avide d’explorer. Enfants, nous sommes infiniment forts parce que nous voyons le monde du point de vue de la puissance. A chaque pas, nous nous attendons à ce que quelque chose de nouveau nous surprenne, et nous admirons cette faculté de l’univers. C’est là pour nous sa force, qui confère sa valeur et son intérêt à notre vie. En même temps, nous y entrons d’un pas décidé, sans ressentir la nécessité de le connaître et de le comprendre totalement par avance, sans avoir besoin de suivre un chemin déjà tracé. Notre trésor, notre butin ne sera pas conquis de haute lutte : il sera véritablement « butiné ». Ce sera un caillou, un bout de bois ramassés distraitement, une feuille ou un épi arrachés au passage : rien de particulièrement rare ni utile, mais infiniment précieux parce qu’il nous aura attiré irrésistiblement en nous manifestant de façon fulgurante la puissance de l’existence…

Mai 2007