Ecorché vif

Votre Amibe
Etre nu, c'est être exposé et vulnérable. Etre écorché, c'est être en guerre, ouvrir un front tous azimuts dans une guerre perdue d'avance contre le monde. Dans quelle mesure une société qui peut véhiculer de telles images est-elle écorchée ? Notre vie, ou celle des écorcheurs de chiens n'est-elle pas constamment traversée par cette douleur lancinante et cette impression de morbidité de la chair sociale ?
Publié le: 6 mai 2007
Modifié le: 21 novembre 2013

Ce soir, je marchais dans les rues sombres et venteuses de l’automne naissant. Les rafales et l’obscurité n’avaient pas encore réussi à chasser complètement une douceur attardée dans l’air, comme un écho de l’été déjà révolu. Les fenêtres des maisons, dont certaines étaient encore ouvertes, laissaient transparaître des univers intérieurs invariablement déclinés dans les tons ocre. Une mansarde béante et illuminée d’orangé déversait dans la rue la mélodie et les choeurs intenses d’une chanson de variété dont on pouvait clairement déceler les origines religieuses du côté du gospel. Les trottoirs de la cité-jardin étaient déserts. Seuls des chiens tout à leur affaire entraînaient dans leur sillage leurs maîtres tout raides, engoncés dans leurs vestes et manifestement pressés que la promenade s’achève. A croire que sans chien, il n’y a vraiment aucune raison de sortir. Chacun était chez soi et entendait y rester, en paix. Quant à moi, même si la compagnie de mes propres animaux domestiques aurait pu justifier que je reste au logis, j’avais envie de déambuler dans les rues comme j’aime à le faire, surtout le soir, lorsque les univers intérieurs s’allument. Aussi, j’avais mangé un peu trop lourdement : j’avais donc besoin de marcher et de respirer. Et puis, j’avais des choses à rapporter à l’un et à l’autre… Mais chaque porte que je me fis ouvrir se referma aussitôt avec empressement, une fois la commission faite, après quelques formules de politesse embarrassées et laconiques. Je ne cherchais pas à entrer, certes non : j’appréciais, ce soir, ma solitude. Mais je constatai que quelque chose, dans l’atmosphère, invitait au confinement et à l’isolement, peut-être l’approche de l’hiver…

En poche, j’avais par coïncidence la clé de deux maisons vides (dont l’une, énorme, pour une période indéterminée), plus un appartement aussi actuellement inoccupé. Cette idée me mit mal à l’aise : je pensais aux innombrables sans-logis. Qui, dans la grande ville que je voyais scintiller au loin, peuplée d’anonymes, cherchait en ce moment un toit pour la nuit ? Dans la journée, je m’étais brièvement entretenu, en forêt, avec une brave dame qui disait, dans le cadre d’une association caritative, permettre à des sans-logis de retrouver quelque dignité humaine en leur faisant monter de gros chevaux placides dans une ferme, dans les Flandres. J’accompagnais à ce moment une connaissance, amoureux et propriétaire de deux vieux chevaux. Nous suivions à bicyclette sa jument qu’il avait fait monter par un cavalier expérimenté. Il s’inquiétait de la nervosité et de l’anxiété manifeste du cheval, trahie par une abondante transpiration. Au cours de la conversation, mon compagnon fit part à la dame de ses doutes quant à l’agrément que les chevaux de ferme pouvaient éprouver à transporter les heureux sans-logis. Il se dit également perplexe quant à l’équité de la relation entre les aveugles et leurs chiens spécialement dressés, ces chiens utilitaires qui, souvent, « ne peuvent jamais courir ». La dame ne s’offusqua pas et prit rapidement congé. Elle tenait dans ses mains un livre écrit par un de ces vagues prophètes ou gourous du Nouvel Age, prêchant la sympathie du cosmos. Drôles de coïncidences…

Je résolus d’employer une des clés en ma possession pour profiter d’une installation informatique et de sa connexion à la Toile. Ma compagne, en séjour pour quelques jours à mille kilomètres d’ici, avait fait suivre vers ma messagerie un courrier électronique intitulé : « horrible !!! ». Il s’agissait d’une pétition contre les mauvais traitements infligés à certains animaux. Un document vidéo sans commentaires constituait le cœur de l’appel. J’avoue que j’ai été incapable de la regarder en entier. Le spectacle de ces ratons et de ces chiens écorchés vivants pour leur fourrure m’était littéralement insupportable. Ce regard humecté de souffrance au milieu d’un visage (et oui, l’animal peut avoir un visage, surtout lorsqu’il souffre et lorsqu’il est privé, nu comme nous, de sa fourrure) proprement dé-figuré, ne sachant pas où donner de la tête et se tournant désespérément pour contempler son propre corps, moins que nu, déjà plus guère qu’un amas de chair… Je m’empressai de relayer le message en joignant hâtivement mon nom à la liste des signataires, sans ajouter de commentaire sinon la brève mention : « intolérable ». Mais aussitôt le bouton d’envoi effleuré, un amer regret me traversa. Non, je ne pouvais pas ainsi faire passer aux suivants, automatiquement, machinalement, une telle pelote de souffrances et de misère. Si j’agis ainsi, c’est comme si l’émotion n’était pas passée par ma chair, comme si elle avait évité, contourné ce que j’ai de vivant. En la transmettant sans l’ « habiller » un tant soit peu de mon existence, c’est comme si je refusais à ces malheureux animaux définitivement dénudés et transis le secours dérisoire mais effectif d’une humble couverture que j’aurais en ma possession. Même les morts, pour lesquels on ne peut plus rien, on droit à une couverture et des habits. En négligeant de recouvrir ces cadavres vivants, ces êtres qui n’ont plus de la vie que la souffrance, en négligeant de les couvrir de mes affections dont ils n’ont pourtant que faire, j’ai le sentiment que c’est comme si je les écorchais une seconde fois.

Car l’ignominie dépasse de loin ces actes atroces. Non seulement ces pauvres animaux ont bel et bien été irréversiblement mutilés, torturés et leur existence supprimée de la pire manière, mais moi aussi, spectateur, j’ai été ce soir violemment écorché par ces événements, aussi éloigné que je puisse en être dans le temps et dans l’espace. Et leurs bourreaux aussi sont des êtres affreusement mutilés. D’ailleurs, le film ne leur laisse plus que leurs bras assassins. Ils on été décapités, privés de visage par leur acte-même et l’image qui en a été transmise. Ils ne sont plus des êtres humains entiers, mais des mains qui dépècent et détruisent, des robots programmés pour démolir de la vie, sans cœur, sans regard, sans oreille et sans conscience. Sinon, comment auraient-ils réussi à commettre pareil acte ? C’est l’humanité elle-même, dans sa plénitude, qui a été mutilée.

Au-delà de l’anecdote, aussi grave et intolérable qu’elle puisse être, ce petit film fait peut-être mal parce qu’il nous révèle notre propre écorchure qui est celle de l’humanité toute entière. Comme ce raton désespéré et mourant, l’humanité tremblante de souffrance aurait l’occasion de contempler, ébahie, sa propre chair moribonde. Il lui manque vraisemblablement quelque chose d’essentiel, qui lui a été arraché dans la douleur. Elle est à vif, nue de cette interface entre elle et le monde, de ce lieu d’échange entre l’intérieur de l’organisme et l’environnement extérieur, où se régulent leurs relations. Elle est privée de cet espace-tampon qui tourne la douleur en sentiment de vivre, qui transforme les agressions en sensations et en caresses, de cette zone frontalière de pacification entre deux univers obéissant à des exigences différentes. La vie s’affirme en constituant un espace intérieur, distinct du monde mais communiquant avec lui à travers des parois aux multiples portes et fenêtres. Elle dessine des individus circonscrits, mais qui ne se maintiennent qu’en changeant et en échangeant avec l’extérieur. Tout l’art du vivant réside dans cet échange et dans les transformations originales s’effectuant dans les écologies intérieures et extérieures particulières qu’il met en place.

Nudité

Etre nu, c’est être exposé et vulnérable. Etre écorché, c’est être en guerre, ouvrir un front tous azimuts dans une guerre perdue d’avance contre le monde. Dans quelle mesure une société qui peut véhiculer de telles images est-elle écorchée ? Notre vie, ou celle des écorcheurs de chiens n’est-elle pas constamment traversée par cette douleur lancinante et cette impression de morbidité de la chair sociale ? Dans quels rapports sommes-nous pris ? Ne sommes-nous pas précisément privés de voies d’échanges fructueux et jouissifs avec les autres et notre environnement ? Ne sommes nous pas nus devant les menaces cosmiques, « à vif », vulnérables, souffrants, torturés, mourant à petit feu ? Ne nous sentons-nous pas démunis, impuissants face aux sollicitations douloureuses qui nous viennent de l’extérieur ?

Quelle est donc cette façon d’être ensemble qui nous arrache à vif notre habit, notre capacité acquise d’entretenir des rapports vivants avec le milieu et ses habitants ? Ne serait-ce pas justement pour nous rendre faibles et vulnérables, prêts à faire ou à acheter n’importe quoi pour nous recouvrir ? N’est-ce pas le propre d’êtres écorchés que de devenir écorcheurs, incapables d’empathie et de compassion, de s’enfermer et de se blottir frileusement et fébrilement derrière le premier semblant de paroi venu.

L’argent n’y est-il pas pour quelque chose, en revendiquant de façon irrationnelle le monopole de l’échange ? N’est-il pas devenu le passage obligé, lui, si rare et obtenu dans la souffrance et la mutilation ? Ne nous rançonne-t-il pas notre « couverture » et nos rapports au monde, nous en proposant de frelatés après un systématique et douloureux dépeçage dans le vif ? N’est-il pas difficile d’imaginer qu’un être humain puisse se livrer à de tels actes de cruauté de gaîté de cœur, s’il n’y est pas poussé par quelque motivation pécuniaire, quelque ressentiment, ou quelque mystique sacrificielle.

En quoi notre nudité consiste-t-elle exactement ? Ne jalouserions-nous pas ces êtres qui, par nature, sont non-nus, qui nous semblent en rapports si réglés et ajustés avec leur environnement ? Quelle rancœur nous permet-elle donc de les mutiler ainsi froidement et cruellement ? N’y a-t-il pas là quelque envie et quelque dépit, comme une volonté de faire payer leur naïveté béate à ces êtres si « adaptés » à une nature qui semble nous mépriser. Comme une volonté de les convier à partager, quitte à ce qu’ils en crèvent tant cela les dépasse, les douleurs de notre propre condition fêlée, décalée, branlante. Un besoin compulsif de les ébranler dans leurs évidences, de les secouer, eux qui ont l’air si sûrs de leurs moindres gestes et de la direction de leurs existences, eux qui semblent nous narguer de leur prestance à vivre. Ainsi dépecés, ils font moins les malins ! Ils voient ce que c’est, pour le court temps qu’il leur reste à souffrir, que d’être nus, vulnérables, à la merci de l’univers et définitivement fâchés avec lui.

Souvent, nous tolérons mal notre fêlure, notre « inadaptation », notre décalage par rapport aux événements. Nous ne nous sentons pas à notre place, étrangers, voire en exil dans cette réalité. L’existence nous semble absurde, inadéquate à nos aspirations. Pourtant, c’est cette fêlure qui fait notre force, qui nous permet de rêver la réalité autrement et de l’aménager avec créativité. C’est parce que nous nous éprouvons en porte-à-faux avec le réel que nous avançons. C’est parce que nos rapports avec notre environnement sont instables que nous pouvons jongler avec les éléments qui le composent. C’est parce que nos gestes sont incertains que nous pouvons en inventer de nouveaux. Aussi, notre conscience de notre précarité et de notre vulnérabilité stimule notre inventivité et mobilise nos facultés. C’est peut-être parce que nous sommes capables de nous éprouver comme perdus dans l’immensité de l’univers, que nous sommes stimulés à nous équiper pour y exporter la vie, jusque dans des milieux éminemment hostiles.

Si l’humain est capable de dépecer, d’écorcher, il a également la capacité d’habiller, de créer de nouvelles interfaces entre le vivant et son environnement. Si l’humain se sent souvent « mal dans sa peau », il est également capable de faire « peau neuve » et de « changer de peau ». En arabe, un des termes qui désignent l’humain, bachar, s’apparente directement à un mot désignant la peau, l’épiderme : bachara, ainsi qu’à un verbe dénotant l’action de peler, de gratter, d’écorcher. L’homme est l’être nu, celui dont la peau se voit. Il est l’être exposé, à la sensibilité « à fleur de peau ». S’il est l’être de l’écorchure, il est aussi celui de la caresse. Il joue à voiler et dévoiler telle ou telle portion de sa peau. Il la tend, la détend, la déforme, la troue, écrit et dessine dessus, la peint de mille couleurs, la poudre, la blanchit ou la fait dorer au soleil.

Arracher sa peau à un autre vivant, surtout si c’est pour s’en vêtir, est pour l’homme un geste fort, tout comme l’est le choix du supplice de l’écorché vif. Ce faisant, l’humain tortionnaire arrache à sa victime la possibilité de ce jeu à sa frontière avec le monde. Il lui rend le monde infiniment hostile et l’incendie à son contact. Il immole sa victime en lui ôtant toute possibilité de négocier avec le monde, d’y prendre sa place, laissant déferler sur elle l’agression de l’univers qui bientôt la submergera après l’avoir consumée dans la douleur.

Si l’homme en arrive encore à subtiliser à son profit la peau d’autres vivants, c’est qu’il n’est pas lui-même au clair avec le monde. Ses rapports à son environnement sont problématiques et de l’ordre du conflit. Pour pouvoir écorcher autrui de la sorte, il faut qu’il ne soit pas « bien dans sa peau », espérant se sentir mieux dans celle de l’autre. L’homme écorché, blessé, dénudé, vulnérable essaie de se panser et de se calfeutrer comme il peut avec ce qui lui semble un peu vite convenir. Si l’humain contemporain s’ingénie tant à se glisser frileusement « dans la peau d’une autre », s’il se travestit, c’est peut-être pour constituer en spectacle un simulacre de monde harmonieux ou du moins unifié, jointoyé. Le déguisement est trompeur, mais comme on trompe la faim ou l’ennui, il réussit à tromper le frisson de la nudité et la douleur de l’écorchure. L’homme se trompe ainsi lui-même en s’arrêtant à l’emballage des choses. Il travaille dans une boîte, puis, pour se délasser, sort en boîte, et se nourrit de pré-emballé. Quand le « show » devient pour lui un « business » et qu’il se préoccupe avant tout de son « look », il s’en tient à la surface des choses et ne vit plus qu’en superficie. Lorsque c’est presque exclusivement à même un écran - à l’exception du suaire de Turin, l’écran est avant tout ce qui voile-, tout tactile que celui-ci puisse être, qu’il entre en contact avec le monde, comment ne vivrait-il pas une vie raplatie, sans relief, simple ombre portée de marionnettes de papier ?

Mutilations admises

Aussi, comme cet étrange bestiaire plat dont il peuple les routes, l’humain contemporain est fondamentalement écrasé, laminé. Il faut avouer que c’est bien souvent sous cette forme aplatie que nous découvrons « en vrai » la faune sauvage - dans les livres ou les documentaires, elle est aussi raplatie. Comme l’a tellement bien peint un Picasso, l’homme adhère sans véritable épaisseur à un monde plan, ou planifié, au mieux plié : un membre ici, un autre là, ses viscères traînant plus loin sur le macadam, le regard désarticulé. Les tentatives de télévision ou cinéma en relief n’ont pas eu de réel succès, les hologrammes inquiètent toujours un peu, bref, tout ceci reste de l’ordre du gadget. L’épaisseur, la profondeur, la perspective ne semblent pas intéresser grand monde. Figurons-nous le « progrès » que fut pour l’aciérie l’invention du laminoir : la porte ouverte à la mise en boîte de la nourriture, des équipements, des marchandises à transporter (dont le feu moteur) et des humains eux-mêmes grâce aux derniers développements de l’industrie de la tôle sur roues.

En plus d’être écorchés et écrasés, nous sommes fondamentalement éclatés. On ne peut guère soutenir que nous soyons des être entiers. Nous sommes véritablement déchirés par l’existence que nous menons. Nos vies ne constituent pas à proprement parler des totalités organiques cohérentes. Quand ma tête va par ici, ma bouche va par là, et mes pieds par cet autre côté. Les danses contemporaines disent de façon particulièrement claire ce démantibulement de l’être. Nos adolescents qui se traînent littéralement à la sortie de nos bien bonnes écoles, comme des pantins brisés, disent par leur posture désarticulée la violence des coups qu’ils ont reçu, comme les chiens du début de la vidéo: ces petits commentaires en rouge dans le bulletin scolaire (“il va falloir faire des efforts”) ou l’agression verbale d’un éducateur (“toujours les mêmes à se trouver là où ils ne devraient pas”), les remontrances excédées d’un parent (“pense à ton avenir”), les piques de l’un ou l’autre co-détenu (“t’es pas cool, pauvre tache”) dans cet univers véritablement concentrationnaire. Si l’archaïque bâton de bois n’a plus cours, nous sommes toujours “élevés” (ou plutôt rabaissés, brisés au niveau de nos résistances) par des coups, peut-être donnés là où cela fait le plus mal: à l’existence.

Aujourd’hui, je me sens particulièrement déchiré. Sensibilisé depuis peu par des lectures sur la manière désastreuse (et franchement mutilante pour nos vies ainsi que pour la planète) selon laquelle nous nous nourrissons, et de salutaires « nourritures vivantes » dont les pratiques sont disponibles, je me précipite toujours de façon compulsive sur le tiroir à biscuits, bonbons et autres chocolats. Hier, après avoir écris les lignes qui précèdent, j’ai néanmoins ramené de courses, comme à mon habitude, nombre de denrées dont les emballages pléthoriques, qui volent pour beaucoup à la poubelle dès mon retour au bercail, me brûlent les doigts. Ma compagne, être entier s’il en est, douée d’une sensibilité écologique réelle et rare et se plaignant régulièrement de la circulation automobile, semble malgré mes remarques malhabiles et désabusées, se réjouir de son acquisition prochaine d’une voiture. J’avoue déjà me sentir écrasé par cette auto qui n’est pas encore passée. De surcroît, en plus des êtres qu’elle démembre physiquement en les percutant, l’automobile éparpille aux quatre coins de l’espace géographique la vie de ceux qu’elle met en boîte, en fonction des kilomètres qui séparent leurs différentes activités sociales. Cri de déchirement. Aussi : presque tous les camarades « alter(natif)s » en compagnie desquels j’ai le bonheur de régulièrement « refaire le monde », de parler « décroissance », « développement durable », « autonomisation », le font la plupart du temps la cigarette à la main. C’est mon cœur qui brûle, immolé sur l’autel de la consommation. Quelle civilisation hypocrite et schizophrène que la nôtre, qui s’indigne pleine de suffisance devant les “horribles sacrifices humains” perpétrés par les "primitifs", pré-colombiens et autres carthaginois – se positionnant comme civilisation en regard de ces “barbaries” – et immole quotidiennement des milliers de victimes au Baal-Moloch de la circulation automobile, de la tabagie, des matériaux synthétiques, etc.!

Il y a ces technologies que l’on dit "rapprocher les gens", les connecter, les mettre en communication. Combien de fois ne nous arrachent-elles pas à la présence? Qui n’a jamais été kidnappé par l’une d’elles au beau milieu d’une conversation face à face, laissant sur place un corps désormais indisponible et transportant à des kilomètres de là son attention et son esprit, laissant pantois un interlocuteur frustré. Quoi de plus déchirant pour la vie que ces “bip-bip” au autres sonneries, si harmonieuses ou comiques soient-elles?

Lorsque je vois, accidentellement, par la télévision l’homme souffrant à l’autre bout de la terre, mon cœur (ou ce qui en reste après calcination) se porte vers lui, mais mon bras retombe, impuissant. De même, lorsque je croise en rue un être estropié de la vie qui me dit sa misère et sollicite ma générosité, ce que répond ma bouche, ou ce que tend ma main n’est presque jamais d’accord avec ce que pense ma tête. J’ai envie de lui dire que moi aussi, je suis mutilé, que c’est là ma misère, mais qu’y peut-il ? Bien souvent, je me sens semblable à ce raton dépecé, contemplant avec hébétude ma chair meurtrie et n’envisageant plus d’autre perspective que l’attente souffrante de la fin…

« On s’éclate, dans la vie ! » Maigre consolation que de s’attribuer à soi-même son propre éclatement. Quel est donc ce plaisir exclusivement dionysiaque qui nous démembre pour mieux nous évader, pour un temps (celui d’une soirée, d’une virée, de vacances, des effets d’une drogue, d’une prestation « motivante », d’une performance sexuelle), de notre propre vie perçue comme morose, aussi pénible que soit la réintégration (de la prétendue « réalité ») qui s’ensuit ? Comment en sommes-nous arrivés à chercher pratiquement exclusivement dans l’éclatement festif, dans la dispersion extatique de nos sensations et de nos gestes, le sommet de l’existence ? N’y aurait-il pas comme une fraternité secrète entre le joyeux fêtard qui se grise comme il peut jusqu’à être « à ramasser », et l’exalté idéologique, soi-disant politique ou religieux, qui, ceinturé d’explosifs, disperse aux quatre vents ses chairs, dans une communion orgastique avec la cause qu’il croit servir, tout en meurtrissant profondément la place publique ? N’est-il pas possible d’entrer en une fusion jouissive avec la réalité du cosmos et de la vie tout en restant « intégral », « ramassé », connecté aussi bien à soi-même qu’au reste du monde et articulé ? Ne serait-ce pas ce genre de cimes existentielles bel et bien accessibles que visent à atteindre notamment les pratiques énergétiques d’origine orientale qui rencontrent actuellement un tel engouement ? D’autres cheminements intégrants et non-mutilants seraient peut-être encore à inventer…

Aussi, qui ne s’est pas indigné des pratiques barbares d’excision des jeunes filles, qui parfois même ont cours dans nos beaux pays démocratiques, « évolués », « développés », paradis des droits de l’homme, de la femme, de l’enfant et même des animaux ? N’éprouvons-nous pas également un pincement de cœur à l’idée de la circoncision de tant de garçonnets habitant nos villes policées? Pourtant, ne subissons-nous pas en masse, dès l’enfance, une mutilation institutionnalisée de nos organes du désir et de la jouissance ? Ne sommes-nous pas systématiquement castrés d’une bonne partie de nos capacités à jouir pleinement de la vie, ici et maintenant ? L’industrie publicitaire s’applique depuis à peu près un siècle et de manière pleinement avouée à faire de nous des êtres perpétuellement insatisfaits, ou rigoureusement incapables de se satisfaire de façon durable. Dès le berceau, nous sommes systématiquement enrôlés par le marché, authentiques enfants-soldats à la solde des marchands et engagés à porter une guérilla sans merci au cœur des foyers. Véritables machines à faire acheter, nous terrorisons aveuglément et dès notre plus jeune âge des parents déjà rackettés à tous les coins de rue par les industriels de la vente embusqués. Par des techniques scientifiques de lavage de cerveau, nous avons appris à éprouver une soif inextinguible d’achats.

N’est-ce pas là un handicap sévère, une profonde mutilation que l’amputation, l’ablation de notre faculté à être simplement heureux ? L’engouement pour les tatouages et autres piercings, qui vire souvent à une véritable escalade de surenchère, ne dit-il pas encore une fois, en tentant de se la réapproprier de manière esthétique (et consumériste), notre condition d’êtres mutilés, de semi-objets décomposables et recomposables à loisir, de bétail marqué, de réserves d’organes, de chair à canons, à campagnes publicitaires ou autres machines à feu ? L’école, la famille, le travail, les médias ne nous amputent-ils pas trop souvent de nos facultés à vivre intégralement, à créer, rêver, inventer, aimer, vivre ensemble, apprendre, être uniques et libres ? La continuelle flagellation publicitaire que nous subissons chaque jour met (c’est son rôle) notre désir à vif et lacère notre capacité à jouir paisiblement de notre univers.

Il n’est pas ici question d’amoindrir la gravité des mutilations telles que l’excision ou l’écorchage à vif des animaux, mais de mettre en lumière ces mutilations systématiques, de grande ampleur, lancinantes et largement admises desquelles les premières, somme toute anecdotiques, permettent de détourner couramment notre attention. Gageons que la spectacularisation du fait divers ou de quelque pratique minoritaire permet, en faisant de façon fugace vibrer nos émotions à l’occasion d’événements étrangers auxquels nous ne pouvons rien, de nous distraire de l’entreprise de mutilation globale dont nous sommes à la fois les victimes et les ouvriers. Ce que j’essaie de faire ici, ce n’est pas à mon tour de distraire qui me lira des agressions bien réelles qui ont lieu autour de nous, en nous resituant dans une dramaturgie globale de type « complot », mais bien de montrer que les violences anecdotiques et ponctuelles dont les récits truffent nos médias comme nos conversations quotidiennes ne sont que la partie visible, le symptôme, le corrélat d’entreprises violentes à grande échelle entretenues par d’impersonnels mouvements de l’histoire.

Je m’interroge: ces entreprises titanesques de destruction patiente et systématique de la vie ne constituent-elles pas l’indispensable fond de ruine sur lequel notre civilisation va pouvoir se donner à elle-même le spectacle de son propre héroïsme? Point d’urgentistes héroïques sans accidents de la route et autres maladies "de civilisation". Point de glorieux pompiers new-yorkais sans tours percutées. Point de flics de choc sans délinquance (les délinquants sont de grands mutilés)…

Le temps du soin

Comment en sortir ? Comment espérer redevenir intégraux et se refaire une peau, siège d’échanges pacifiques et profitables avec notre univers ? Une première étape consisterait peut-être en la reconnaissance de notre condition d’écorchés - ce à quoi invite maladroitement le présent texte. Commençons par admettre que nous ne sommes pas des êtres intégraux, que nous pouvons être plus, ou mieux. Positivement, ceci revient à poser une exigence, et un espoir. Ceci revient à affirmer qu’il est inacceptable de ne pas vivre heureux et que nous avons le pouvoir de travailler à remédier durablement à cette situation. C’est aussi croire en nos facultés de régénération. Ensuite, il s’agira sans doute de s’efforcer de comprendre ce qui nous démembre - j’ai essayé d’indiquer quelques pistes - pour en supprimer l’activité désintégrante. Il faudrait à mon sens revenir sur les configurations sociales qui ont besoin, pour se perpétuer, d’humains en morceaux, et favoriser l’émergence d’autres qui s’accommodent - et se nourrissent - de l’intégrité de chaque individu mais aussi de chaque communauté, de chaque société.

Une certaine modernité avait découpé la nature pour essayer de comprendre son fonctionnement, comme on démonte une horloge. La médecine a sectionné l’humain pièce par pièce, comme ces schémas de boucherie que l’on rencontre dans les dictionnaires illustrés, ou ces mannequins pédagogiques en plastique, afin de le réparer comme on répare une machine à laver. Peut-on espérer qu’une science qui regarde l’univers comme un enchevêtrement complexe d’entités aux contours flous et étroitement interconnectées, suscite au cœur de celui-ci une intelligibilité dynamique et impliquée, et nous invite à lui appliquer, ainsi qu’à nous-mêmes, un véritable soin ? Car il s’agit bien, à l’heure actuelle, de se soigner et de soigner notre environnement. Il s’agit de recréer des relations harmonieuses entre les différents êtres qui y habitent. Il s’agit vraisemblablement d’{intégration} dans un sens double : d’une part un certain respect et même un encouragement de la particularité (son intégrité à soi - elle est intègre) de chacun, d’autre part un accueil (l’intégrer) de cette particularité, une hospitalité vis-à-vis d’elle, son hébergement dans l’univers en tant que partie intégrante de celui-ci qui y a sa place, y est la bienvenue et l’enrichit, le {constitue} en définitive (elle est intégrée).

Un premier geste consisterait donc pour l’individu (celui qu’on ne peut - sans le nier - diviser), une fois le mécanisme mutilant déjoué, à ramasser ses membres épars, à se ramasser. Je pense que ceci nécessite un arrêt du temps tel que nous l’éprouvons. Notre « temps » (celui que l’on « n’a pas », celui de l’horloge) est un des principaux mécanismes qui nous mutilent. L’horloge est une puissante machine à découper en parcelles notre temps-de-vie, notre vie, ce que nous sommes. Elle permet ainsi, à travers la travail salarié, de {vendre} des morceaux de nous-mêmes. La seul chose que l’on a, en définitive, la seule chose dont nous disposons véritablement, c’est notre temps-de-vie. Si, aujourd’hui, on n’a plus le temps, c’est parce qu’on l’a vendu, ou parce qu’on se l’est laissé voler, et donc on ne dispose plus à proprement parler de sa propre vie. Une suggestion simple pour se ramasser serait de {reprendre le temps}. Soit reprendre un temps libéré de l’emprise de l’horloge ou de toute autre machine à débiter le temps (d’antenne, par exemple), un temps qui ne soit ni vendu, ni à vendre, même pas à des annonceurs comme « temps de cerveau - mutilé - disponible ». Reprendre un temps qui ne soit pas acheté non plus, comme ces temps (de vacances) qu’on « se paie », ni même un temps « bien mérité ». Proposons tout simplement de reprendre notre temps de vie propre, de le réintégrer ; d’abandonner ce temps étranger qui « passe » et nous passe sous le nez pour nous réinstaller dans un temps de la présence où ce sont les choses, les événements et les êtres qui passent.

Ensuite, il s’agira peut-être d’apprendre à admettre notre nudité. Autrement dit, reconnaître que nous sommes vulnérables. Cesser en tout cas de se sentir obligés de faire constamment des démonstrations de force, comme par exemple arracher la peau d’autres vivants et s’en parer. Dire à autrui ma propre faiblesse invite celui-ci à me dire la sienne, et à entrer avec moi dans une société hospitalière de la confiance et de l’enrichissement mutuels. Ceci revient à reprendre l’espace, non pas se l’approprier, le privatiser et le clôturer, non pas s’y {faire une place} mais y {prendre place}. Ma place n’est pas un “poste” (de garde) que j’ai obtenu de haute lutte mais tout simplement le lieu où je me trouve – le lieu où il se trouve que je suis. Je n’ai pas à trouver une place – et pour cela me vendre: j’en ai d’emblée une, c’est là où je suis à l’instant. C’est cela, exister: avoir une place, être là. Cette place, la vie m’invite à l’occuper, à m’y installer, à y séjourner, à l’habiter, à l’habiller de ma présence. Autrement dit, à y nouer des rapports originaux avec les autres entités qui, depuis leurs places respectives, en constituent l’"environnement". Ma place n’est pas à “tenir” comme une citadelle. Ce n’est pas une “place forte” mais un lieu de passage, de rencontre, d’échange, un carrefour, comme une place de village. Ma peau, puis mes habits ne sont pas des remparts infranchissables, décourageant toute velléité d’intrusion, mais un jeu complexe de filtres, comme des filtres colorés qui jouent sur leur porosité et transforment ce qui est de passage afin de produire un équilibre harmonieux et original dans le milieu. Soyons donc cet agora hospitalier qui rayonne alentour de la “société” dont il a pu être l’occasion.

Admettons, aussi, notre précarité dans l’univers, face à l’immensité du temps et de l’espace cosmiques. Et enfin, apprenons patiemment à tisser des habits seyants, des habitats et des habitudes en harmonie avec cet univers. Tisser des liens, des nœuds, des réseaux, des toiles et des tissus à la fois complexes et intelligents où peuvent s’enchevêtrer et se tenir nos rencontres, nos relations, nos compagnies, nos rêves et nos espoirs…

Automne-hiver 2006-2007